Il y a débat. A droite mais à gauche aussi et chez les Verts également, l’idée que la Turquie puisse faire, un jour, partie de l’Union provoque doutes et interrogations, malaise en un mot. Le débat ne fait que s’ouvrir et va monter, alors revenons-y, en levant, d’abord, un malentendu. L’éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union ne relève pas d’une lubie. Il y a quarante ans que ce projet est en discussions, que la Turquie et la Communauté, l’Union maintenant, se rapprochent lentement, prudemment, par longues étapes et si l’on discute aujourd’hui de l’éventualité de fixer une date au début de négociations qui pourraient concrétiser ce projet, c’est que la Turquie a commencé de répondre aux conditions que lui posaient les Quinze. En août dernier, elle a aboli la peine de mort et autorisé l’emploi du Kurde dans les médias et l’enseignement mais ce n’est évidemment pas suffisant. Les cas de torture dans les commissariats demeurent fréquents et, bien plus problématique encore, l’armée garde en Turquie un rôle décisif puisqu’elle s’estime garante des principes modernistes introduits dans les années vingt par Atatürk et intervient, à ce titre, dans la vie politique. Cette réalité est incompatible avec la démocratie, donc avec l’adhésion à l’Union. C’est pour cela qu’il n’a jamais été question que la Turquie en devienne membre demain ou même dans cinq ans. Il s’agit seulement de déterminer si les progrès qu’elle a faits sont ou non suffisants pour fournir une base de négociations visant à la mettre en pleine concordance avec les principes européens. Avec les pays d’Europe de l’Est, ces négociations ont duré dix ans et c’est de long terme que l’on parle donc à propos des Turcs, en admettant que les pourparlers aboutissent quand ils se seraient ouverts. Pour ce qui est maintenant du fond, deux remarques. Il est faux de dire qu’une adhésion turque ouvrirait la porte à un élargissement illimité de l’Union car les seules autres candidatures encouragée par les Etats-membres sont celles de la Bulgarie, de la Roumanie et des pays anciennement yougoslaves. Avec la Turquie, l’élargissement toucherait au contraire à sa fin mais, seconde remarque, si nous nous dédisions, si nous disions que, non, finalement, nous ne voulons plus des Turcs, nous dirions clairement, et ce serait le cas, que nous ne voulons pas d’un grand Etat musulman, même laïc. Ce serait un choix. Ce serait notre liberté mais nous ne ferions, là, rien d’autre que nous porter tort à nous-mêmes. Nous dirions alors, en effet, que les islamistes avaient, tout compte fait, raison, que les frontières de ce siècle seront religieuses et que l’Europe et l’Islam doivent obligatoirement se faire face. Il y a mieux à faire, moins dangereux, que laisser la religion façonner des blocs. Notre intérêt est au contraire d’intégrer à la démocratie, d’assimiler au modèle européen, un pays musulman, laïc depuis huit décennies, et qui voit son avenir en Europe et non pas dans le monde arabe dont il ne fait pas partie. Plus des deux tiers des Turcs veulent intégrer l’Union, devenir européens et nous irions les gifler et leur dire d’aller plutôt s’allier à l’Arabie saoudite ? On le peut mais, à l’heure des regrets, nous n’aurions à nous en prendre qu’à nous-mêmes.

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