Il n’y a pas une raison à cet acharnement contre la Turquie. Il y en a six. Si le terrorisme a frappé, hier, Istanbul, à deux reprises, comme deux synagogues y avaient été frappées samedi dernier, c’est, d’abord, que la Turquie est un anti-modèle pour les Islamistes, tout ce qu’ils détestent, tout ce qu’ils ne voudraient pas voir s’étendre au reste du monde musulman. Depuis 1928, la Turquie musulmane est en effet un Etat laïc où les tribunaux religieux ont été supprimés, la polygamie interdite, les signes d’appartenance religieuse bannis dans la sphère publique, où la séparation de l’Eglise et de l’Etat est, en un mot, tout aussi complète qu’elle l’est en France. Non seulement cette séparation de l’Eglise et de l’Etat s’est inscrite dans la culture politique nationale turque, non seulement l’ancien empire ottoman, l’ancienne mère du monde musulman, est ainsi la preuve vivante de la totale compatibilité de l’Islam et de la laïcité mais ce pays, de surcroît, réussit en ce moment même à intégrer un parti religieux au jeu politique institutionnel. C’est un ancien parti islamisme, Justice et développement, qui est aujourd’hui au pouvoir à Ankara, un parti qui avait été porté par le désespoir social des paysans que la misère a chassé vers les villes, un parti qui voulait, à ses débuts, réimposer la loi religieuse contre la loi civile mais qui n’en fait rien maintenant qu’il est parvenu au pouvoir. Aux commandes, les islamistes turcs sont devenus des démocrates-musulmans comme il y a des démocrates-chrétiens en Europe, un parti conservateur, d’inspiration religieuse, aussi traditionaliste que l’étaient, à l’origine, les démocrates-chrétiens mais plus du tout mu par une volonté d’instaurer la charia - ce qu’ils seraient, au demeurant, bien en mal de faire. Cette dissolution des islamistes turcs dans la démocratie, leur trahison, est évidemment la deuxième raison pour laquelle les attentats sèment la mort à Istanbul. La troisième est que la Turquie, non contente d’avoir reconnu Israël dès 1948, dès sa naissance, entretient avec lui des liens économiques, politiques et militaires étroits. La quatrième est que la Turquie est membre de l’Alliance atlantique, un allié du monde occidental dans lequel elle a inscrit son avenir. La cinquième est que la Turquie est candidate à l’entrée dans l’Union européenne et se considère comme européenne à part entière ce qu’elle est en effet devenue depuis qu’on l’appelait, au XIX° siècle, « l’homme malade de l’Europe ». Et puis, enfin, la Turquie est, avec l’Iran, la seule puissance régionale qui puisse peser sur les évolutions du Proche-Orient si l’aventure irakienne aboutissait demain – ce qui n’est plus impossible – à une remise en question des frontières que la France et la Grande-Bretagne avaient dessinées, après la Première Guerre mondiale, dans ce qui avait été son empire. En allant frapper le consulat et une banque britanniques le jour même où Tony Blair s’entretenait, à Londres, avec Georges Bush, le terrorisme a donc fait d’une pierre sept coups. Aux six raisons turques de ces attentats, s’ajoutait une volonté d’humiliation publique et collective des deux pays qui ont pris l’Irak en mains. Tout cela est pensé, réfléchi. Ce terrorisme est des plus politiques.

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