On peut, comme le secrétaire d’Etat américain, n’y voir qu’une « manipulation ». Colin Powell n’a en effet pas eu tort de souligner que dans un pays aussi fermé que l’Irak, beaucoup des prisonniers politiques dont Sadddam Hussein a fait annoncer la libération pourraient vite être de retour, et sans qu’on le sache, dans les prisons dont on les fait maintenant sortir. Il y a pire. Cette amnistie était à peine annoncée, dimanche, dans la mâtinée, qu’il y avait embouteillage à la sortie de Bagdad, un inextricable embouteillage provoqué par les familles qui se ruaient vers la prison d’Abou Gharib, à trente kilomètres de la capitale. Il y avait tant de monde, oui, tant de monde, que les voitures n’avançaient plus, tant les familles étaient nombreuses à avoir un fils, un père, un grand-père dans la foule des prisonniers libérés, un être cher sortant des prisons de Saddam. Cette amnistie générale constitue la plus terrible des condamnations de ce régime, un aveu de ce qu’il est, mais, au-delà de cette confirmation d’une réalité connue, elle est surtout un signe. Saddam sent le danger qui pèse sur lui. Il sait que les Américains n’attendent que l’ombre du quart d’un prétexte pour venir le renverser. Il n’ignore pas que Georges Bush a reçu du Congrès l’autorisation de faire usage de la force contre lui et que les concessions de forme que la Maison-Blanche fait à l’Onu, si importantes soient-elles, ne changent rien à la détermination du Président américain. Alors, il rentre ses griffes. Il fait patte douce, tente de modifier son image, de montrer au monde, et à son peuple, qu’il aurait changé. Ce n’est pas le cas, bien sûr, mais il est contraint de faire comme si ca l’était et c’est là l’important. Quand on le voit ouvrir les prisons, lui, le Staline du Proche-Orient, on comprend qu’il ne jouera pas à cache-cache avec les inspecteurs de l’Onu, qu’il les laissera travailler, qu’il doit faire, en ce moment même, le ménage sur tous les sites de production d’armes, qu’il préfère son pouvoir et sa vie à ses programmes d’armement. Après les prisonniers, d’autres gestes de bonne volonté vont certainement suivre, on les annonce officieusement à Bagdad, et un invraisemblable scénario devient plausible, improbable mais plausible. Avec les concessions que la France a obtenues des Américains, le Conseil de sécurité adopte, très bientôt maintenant, une résolution fixant les conditions de reprise des inspections. Elle sont dures, tatillonnes, probantes, et les inspecteurs établissent, deux mois plus tard, que l’Irak ne produit plus d’armes de destruction de masse, que Saddam est en règle avec les exigences de l’Onu. Les Américains n’ont plus de motif d’intervenir, d’autant moins que d’autres mesures d’apaisement seront intervenues entre temps et que la Corée du Nord, entre temps, s’est révélée autrement plus dangereuse. Saddam se retrouve donc en position de demander la levée des sanctions internationales pesant sur son pays. Tout indique que c’est aujourd’hui la partie qu’il veut jouer. Tout indique, en même temps, que les Américains ne voudront pas le laisser gagner, qu’ils ne peuvent plus se contenter de l’avoir fait reculer et désarmer mais sans l’avoir fait tomber. Alors ? C’est toute la question.

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