C’était, comme on voulait, le verre à moitié vide ou à moitié plein. Pour son vingt-cinquième anniversaire, l’Institut français des relations internationales, l’IFRI, recevait, hier, le Premier ministre turc dans le prestigieux cadre du Musée d’Orsay. En pleine passion française sur l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Recep Erdogan a, bien sûr, fait salle comble. Responsables politiques, intellectuels, chefs d’entreprise et journalistes se bousculaient pour l’entendre. C’était le grand turc face à une élite française aussi divisée que l’est l’ensemble du pays et toute l’assistance est finalement sortie ébranlée de cette confrontation. Les adversaires de l’adhésion ont découvert un homme direct, franc, qui expliquait posément que la route de l’Union était encore longue pour son pays, mais que des promesses avaient été faites à la Turquie depuis plus de quarante ans, qu’aucune des religions monothéistes, donc pas l’Islam, ne prônait le crime et le terrorisme, que la Turquie changeait ses lois pour pouvoir, un jour, rejoindre l’Europe et qu’elle allait, maintenant, réfléchir à ce que serait « sa contribution à cette Union européenne qui veut devenir une puissance globale ». D’emblée, le chef du gouvernement turc a expliqué à ses hôtes que l’Union n’était pas pour lui un marché mais un projet politique, qu’il adhérait à l’idée française d’une Europe puissance, acteur de la scène internationale, et le ton d’évidence qu’il avait pour le dire a désarmé beaucoup d’adversaires de ce nouvel élargissement. Pour eux il n’était, soudain, plus aussi évident que la Turquie soit un sous-marin des Etats-Unis ou que son entrée dans l’Union compromette à jamais l’émergence d’une Europe politique mais les partisans d’une entrée de la Turquie dans l’Union ont aussi dû mesurer de leur côté que la vision géopolitique dans laquelle s’ancre leur « oui » se heurtait à d’incontournables réalités. A Simone Weil qui l’interrogeait sur la reconnaissance du génocide des Arméniens par la Turquie, Recep Erdogan répond que ceux qui « prétendent » qu’il y a eu génocide n’ont pas étudié les archives qui donneraient, dit-il, un tableau très différent et que les Arméniens ne souffrent d’aucune discrimination dans la Turquie d’aujourd’hui. A Robert Badinter qui l’interpelle sur l’égalité entre hommes et femmes en Turquie, sur le respect de cette règle sur laquelle l’Europe ne saurait transiger, le Premier ministre répond que les lois turques sont à cet égard irréprochables, comparables aux lois allemandes dit-il, mais qu’un changement des mentalités se fait encore attendre. Et à la question de savoir pourquoi ses filles font leur Université aux Etats-Unis, il répète tranquillement ce qu’on sait, qu’elles peuvent étudier voilées en Amérique alors qu’elles ne le pourraient pas en Turquie. Que faut-il entendre ? Que la laïcité est militante en Turquie ou que son Premier ministre préfère que ses filles s’expatrient plutôt que d’aller sans voile en cours? C’est comme on veut mais la certitude est que, si l’intérêt de l’Europe est d’intégrer la Turquie, de prouver qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre elle et l’Islam, le Turquie a encore de grands pas à faire. Quinze ans de négociations, on le savait mais c’est dit.

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