Aussi pacifique qu’irrépressible, la « révolution de la rose » avait soulevé d’immenses espoirs dans les pays sortis de l’ex-URSS. Ce soulèvement géorgien contre la corruption et la permanence des ingérences russes semblait annoncer à l’époque, en décembre 2003, l’ébranlement des régimes en place dans les anciennes républiques soviétiques, tous ou presque aux mains d’anciens caciques communistes reconvertis dans l’affairisme et toujours liés à Moscou. De fait, l’onde de choc géorgienne s’était propagée à beaucoup de ces pays, enhardissant partout les oppositions démocratiques, faisant tomber l’un des despotes d’Asie centrale et inspirant, surtout, il y a un an, la révolution orange des Ukrainiens. Jusqu’à Moscou, les démocrates voyaient leur heure arriver mais la géopolitique, depuis, reprend ses droits. Plutôt que de fomenter des coups d’Etat, plutôt que de recourir à la force, le Kremlin a laissé faire, opérant même des reculs tactiques, sachant que l’économie de tous ces pays dépend de la Russie, que même ceux qui n’ont pas besoin de son gaz et de son pétrole ont besoin de son marché et que la géographie comme les liens tissés aux temps de l’URSS et des tsars dessinent une aire russe dont la pesanteur jouerait. C’est ce qui se passe, et d’autant plus vite que les Etats-Unis sont trop englués en Irak pour voler au secours de ces pays, que l’Union européenne a trop à faire avec sa crise interne pour penser à s’étendre à l’est et que les approvisionnements énergétiques russes sont, en tout état de cause, trop nécessaires aux Européens pour qu’ils aillent croiser le fer avec Moscou. Menacée de se faire soudain facturer son pétrole au prix mondial, l’Ukraine rentre depuis septembre dans le rang et c’est maintenant au tour de la Géorgie. Pour montrer à quel point il regardait vers l’Europe, Mikhaïl Saakachvili, le jeune Président issu de la révolution de la rose, y avait imaginé, au printemps 2004, de placer à la tête de sa diplomatie l’ambassadeur de France à Tbilissi. Ce choix avait également une dimension intérieure car cet ambassadeur, Salomé Zourabichvili, est la petite-fille d’une des plus grandes figures politiques du premier moment d’indépendance que la Géorgie avait connu entre 1918 et 1921 et l’arrière petite-fille de l’homme considéré comme le Victor Hugo géorgien. C’est ainsi qu’une diplomate française parlant le géorgien d’il y a un siècle et proche parente d’Hélène Carrère d’Encausse, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, était devenue ministre des Affaires étrangères du pays de ses ancêtres. En 19 mois, elle a eu le temps de négocier avec succès le retrait des bases russes de Géorgie mais, cordialement haïe par le Kremlin et totalement rétive à l’idée de profiter de la corruption persistante, elle a été limogée mercredi soir par le Premier ministre sans que le Président qui l’avait nommée ne fasse même mine de la défendre. Hier matin elle haranguait à l’hippodrome de Tbilissi plusieurs milliers de Géorgiens qui comprennent le sens de son limogeage. « Je suis venue pour que la Géorgie aille jusqu’au bout de la démocratie, dit-elle. C’est pour ça que je reste ».

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.