On peut ne pas pleurer la mort d’un dictateur sans pour autant s’en réjouir. Il eut, autrement dit, été mieux que Muamar Kadhafi ait été livré vivant à la Justice, qu’il ait eu à répondre de ses crimes et finisse ses jours en prison plutôt que lynché comme il semble l’avoir été mais il n’en est pas moins vrai que cet homme avait choisi son destin.

Jusqu’au jour même de la libération de Tripoli, le 23 août dernier, il aurait eu toute possibilité d’accepter l’exil que les Occidentaux lui avaient proposé et auquel les dirigeants de l’insurrection ne se seraient pas opposés. Tripoli libéré, ce prédateur sanguinaire aurait encore pu tenter de fuir vers le Sud et de chercher refuge dans un pays voisin mais, ivre de ses propres délires, il s’est replié sur la côte, à Syrte, et y a prolongé de deux mois une guerre qu’il avait perdue car il était encore sûr de l’amour d’un peuple qui allait, croyait-il, se ranger à ses côtés pour lui rendre son pouvoir et les revenus du pétrole libyen.

Certains voient une noblesse dans ce dernier combat mais non ! Ce ne fut que son dernier délire qui a coûté d’autres morts à la Libye avant de provoquer la sienne après 42 ans d’un pouvoir sans partage durant lesquels il a martyrisé son pays, voulu prendre le contrôle du monde arabe puis de l’Afrique noire, soutenu ETA, l’IRA, les Brigades rouges italiennes et les plus extrémistes des mouvements palestiniens, ordonné de faire exploser une discothèque de Berlin et fait placer des bombes dans deux avions de ligne, un américain et un français.

Il est mort. La page est tournée et la seule chose qui importe dans sa disparition est qu’elle soit survenue neuf mois après le départ en exil du dictateur tunisien et trois jours avant que la Tunisie ne se rende, dimanche, aux urnes pour élire une Assemblée constituante. Ces neuf mois, c’est la gestation d’un printemps arabe qui aura fait tomber trois dictateurs en moins d’un an. La liberté souffle sur le monde arabo-musulman. Elle a suscité des réformes au Maroc et mis à genoux le dictateur yéménite. Elle ébranle le régime syrien dont l’odieuse répression ne vient pas à bout d’un peuple qui ne recule pas. Elle terrifie la théocratie iranienne qui n’en finit plus de se diviser sur la manière d’y faire face. De Rabat à Sanaa, il se passe quelque chose de si magnifique et de tellement inouï qu’il est étonnant, navrant, choquant même de voir la moue avec laquelle trop de gens observent cette révolution.

Pour les sceptiques, il n’y aurait rien à espérer de tout cela car la stabilisation démocratique se fera attendre et les islamistes ont pour l’heure le champ libre. C’est vrai. Les deux sont vrais mais ce qui est tout aussi vrai est qu’il a fallu un siècle à la République française pour définitivement s’imposer après 89 et que, si les islamistes bénéficient aujourd’hui de cette liberté, ils ne sont pas les seuls. De la gauche à la droite, des échiquiers politiques complets se mettent en place dans les pays arabes libérés. Il y a désormais compétition politique et ce pluralisme est si désiré que les islamistes se fractionnent entre franges fanatiques et nouveaux courants ascendants qui, sur le modèle turc, cherchent à s’inscrire dans un jeu démocratique en dehors duquel ils n’auraient pas d’avenir. La liberté est un pari, le premier pari de la démocratie.

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