Même en conflit, même rivaux et hostiles, les Etats s’abstiennent d’ordinaire de se cracher publiquement au visage. Il ne s’agit pas d’hypocrisie. Il s’agit de préserver les possibilités d’un rapprochement mais écoutons la manière dont le ministère iranien des Affaires étrangères qualifiait hier les déclarations faites la veille par le chef de la diplomatie saoudienne.

Ce sont des « propos abjects, arrogants et non diplomatiques », disait-il en réponse au ministre saoudien des Affaires étrangères qui avait dit, lui, que l’Iran s’ingérait dans les affaires du Liban, de la Syrie, de l’Irak et du Yémen ; qu’il se comportait en « colonisateur » en Syrie ; que l’Arabie saoudite « ferait face à toutes les actions iraniennes » avec « toute sa puissance politique, économique et militaire » et qu’il était « difficile » que l’Iran puisse jouer un rôle dans le règlement de la crise syrienne tant qu’il ne cesserait pas se comporter ainsi. Ce sont là des déclarations de pays en guerre car ces deux pays le sont, indirectement mais en guerre. Chef de file du monde chiite, l’Iran est en guerre avec l’Arabie saoudite, chef de file du monde sunnite. Ces deux pays le sont au Yémen où Riad a pris la tête d’une coalition arabo-sunnite qui s’oppose, avec une extrême violence, à des rebelles chiites, les Houthis, soutenus par l’Iran. Ils le sont à Bahreïn où les monarchies sunnites sont intervenues en soutien à une autre monarchie sunnite rejetée par une population très majoritairement chiite et défendue par Téhéran. Ils le sont, surtout, en Syrie où l’Iran soutient, militairement et financièrement, un régime appartenant à la branche alaouite du chiisme contre l’insurrection d’une population à plus de 60% sunnite. C’est une guerre de religions, comme l’Europe en avait connu entre catholiques et protestants, une guerre qui habille mais déguise mal, comme dans l’Europe d’antan, un bataille d’influence entre puissances rivales. Tout le problème est que la Perse, l’Iran d’aujourd’hui, n’a toujours pas pardonné à l’Arabie aujourd’hui saoudite d’avoir détruit son empire aux débuts de l’islam et que, depuis sa révolution, l’Iran chiite a réussi une percée en terres sunnites en s’alliant au régime syrien et en devenant incontournable au Liban où il a créé le Hezbollah, la très puissante organisation politico-militaire des chiites libanais. C’est une guerre à mort que se mènent depuis l’Arabie saoudite et l’Iran, une guerre qu’ont précipitée l’intervention américaine en Irak et les révolutions arabes de 2011 en renversant ou ébranlant les régimes en place. C’est pour cela que le conflit syrien n’est plus une guerre civile mais régionale. C’est pour cela que, depuis son intervention en Syrie, la Russie est considérée comme ennemie par les pays sunnites, pour cela que les Etats-Unis se montrent si prudents en l’affaire et pour cela que Riad et Téhéran échangent publiquement des bordées d’injures.

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