Causes et conséquences, la chute du mur de Berlin était le thème, ce week-end, à Lyon, du dernier forum de Libération. Passionnés, passionnants, les débats ont été incroyablement riches mais, s’il faut n’en retenir qu’un, ce sera celui qui réunissait Adam Michnik et Pascal Bruckner sur cette idée de la « fin de l’histoire » qu’avait avancée, à l’été 1989, avant même que le Mur ne tombe, l’universitaire américain Francis Fukuyama. Plus personne ne la défendrait aujourd’hui. A la seule lumière des guerres de Yougoslavie et du 11 septembre, à cette seule lumière-là, elle parait relever, vingt ans plus tard, d’un numéro comique mais Bruno Patino, directeur de France Culture et modérateur de ce débat, avait raison de rappeler que Fukuyama n’avait jamais parlé, d’une fin des conflits. Il s’était seulement interrogé sur une fin des affrontements idéologiques et l’instauration d’un consensus international sur l’économie de marché et la démocratie occidentale, mais, même ramenée à ce double consensus, peut-on parler d’une fin de l’histoire à laquelle la fin du communisme aurait ouvert la voie ? Rien n’est moins sûr car, comme l’a rappelé Adam Michnik, ancienne tête pensante de l’opposition polonaise, la démocratie n’est pas plus devenue universelle qu’immortelle. Elle est inexistante dans le plus peuplé des pays, la Chine, bientôt deuxième économie du monde. Elle n’est pas plus dominante en Afrique qu’en Asie. Elle est vite redevenue une moquerie en Russie, le plus étendu des pays du monde, où le poutinisme a inventé une oligarchie drapée dans un faux-semblant d’élections, sans véritable opposition ni liberté de la presse. Elle a subi de terribles coups jusque dans la plus puissante des démocraties, les Etats-Unis, où Georges Bush avait pu réinventer les oubliettes en s’asseyant sur l’habeas corpus, premier fondement des libertés publiques. L’état de la démocratie devient inquiétant dans un pays fondateur de l’Union européenne, l’Italie, où un Premier ministre peut posséder les télévisions privées et contrôler les publiques, s’attaquer aux magistrats et aux journalistes et transformer la politique en show de série B. L’énorme puissance, enfin, que l’argent a prise depuis vingt ans menace la démocratie jusque dans les plus solides des démocraties en y relativisant le pouvoir des Etats, instruments de la volonté populaire partout où elle est librement exprimée. Chute du Mur ou pas, la démocratie reste une bataille, toujours incertaine. Quant à l’économie de marché, oui, cela semble plus vrai. Plus personne ne lui oppose l’économie dirigée du modèle soviétique mais ce consensus n’est qu’apparent car comment la définir ? Est-elle la loi de la jungle, comme en Chine ? Le droit du plus fort ? Est-ce le modèle européen dans lequel la redistribution et la réglementation pèsent plus que partout ailleurs ? Est-ce le mi-chemin américain ? Depuis la faillite de Wall Street, le débat fait rage mais il montait, en fait, depuis la chute du Mur, depuis que l’économie de marché ne peut plus se définir par simple opposition à l’économie dirigée. Il n’y a pas de consensus post-communiste.

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