Nommé par le Pentagone administrateur civil de l’Irak, le général Garner s’est installé, hier, à Bagdad. Avec lui, commence vraiment l’après-guerre mais, bientôt deux semaines après la disparition de Saddam Hussein et l’écroulement de son régime, on ne voit toujours pas comment les Etats-Unis entendent gagner la paix. En ce moment même, d’innombrables foules de chiites, des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, continuent de converger, à pieds, vers Kerbala, ville sainte située au cœur du pays. Officiellement, ils veulent effectuer un pèlerinage qui leur était interdit sous Saddam. C’est vrai, mais l’autre partie de la vérité est que, depuis dix jours, le clergé chiite a pris en mains ses fidèles, les organise, les mobilise et ne perd plus une occasion de montrer sa force. Ce n’est pas que les chiites condamnent l’intervention américaine. Considérés comme minoritaires par l’ancien régime, sauvagement persécutés après la Guerre du Golfe durant laquelle ils s’étaient révoltés, ils sont au contraire heureux d’avoir été débarrassés de Saddam mais ont décidés de prendre les Américains aux mots. Maintenant que nous sommes libres, disent-ils, l’Amérique doit partir, nous laisser nous gouverner nous-mêmes, nous laisser, autrement dit, prendre le pouvoir qui nous revient de droit puisque nous sommes majoritaires. Les chiites représentent en effet quelques 60% de la population irakienne. Pour eux, l’heure de la revanche a sonné et les ayatollahs les ont appelés au pèlerinage de Kerbala pour exprimer leur « rejet de toute domination étrangère » et soutenir l’avènement d’un nouveau régime garantissant « liberté, indépendance et justice sous le règne de l’Islam ». Les ayatollahs veulent instaurer une théocratie, port du voiles et charria, et vont continuer à s’affirmer et recruter tant que les Etats-Unis n’auront pas non seulement rétabli l’ordre mais aussi payé les fonctionnaires et remis les services publics en marche, apporté ce minimum d’espoir et de sécurité auquel aspirent les Irakiens. Pour cela, il faut beaucoup d’argent et un appareil d’Etat sur lequel s’appuyer. Or l’argent, les Etats-Unis ne semblent guère plus disposés à en investir en Irak qu’en Afghanistan et le seul appareil existant est celui de l’ancien régime, haï par la population, structuré par le parti Baath et dominé par les sunnites. Entre les Kurdes qui ne rêvent qu’à leur indépendance, les sunnites, indispensables mais compromis par Saddam et les chiites postulant au pouvoir, le général Garner aura du mal à trouver des Irakiens à sa convenance. Si les Américains ne se décident pas à s’installer pour de longues années dans ce pays, à vraiment le reconstruire et, donc, à y mettre les moyens, on ne voit pas comment ils pourraient y apporter une quelconque stabilité, sans même parler de cette démocratie dont ils souhaitent, disent-ils, créer la contagion dans tout le Proche-Orient. Les bases militaires qu’ils veulent s’assurer à Bagdad, Tallil, Nassiriah et dans le désert, le long du pipe-line alimentant la Jordanie, ne pourront pas y suffire.

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