Inutile d’être dans leurs secrets pour le savoir. De la théocratie iranienne à la monarchie marocaine, au-delà de leurs différences, tous les régimes en place au sud et à l’est de la Méditerranée prient aujourd’hui pour que le colonel Kadhafi l’emporte contre son peuple et rétablisse son autorité. Ce n’est pas du tout qu’ils l’aiment. Tous haïssent, au contraire, cet homme qui avait rêvé, durant 30 ans, de les renverser et de s’imposer en leader du monde musulman grâce à ses revenus pétroliers. Du jour où, jeune officier, il avait aboli la monarchie libyenne il y a 42 ans, Muamar Kadhafi a financé la plupart des mouvements subversifs non seulement en terre d’islam mais également en Europe où les Irlandais et les Basques de l’IRA et d’ETA ont eu droit à ses largesses. Il a lui-même fomenté des attentats contres des avions de ligne dans des gestes de défi aux gouvernements occidentaux car il a longtemps conçu la révolution arabe qu’il appelait de ses vœux comme l’avant-garde d’une révolution mondiale qu’il mènerait à la victoire. Dictateur brutal et sanguinaire à l’intérieur de ses frontières, il fut l’ennemi de l’ordre établi partout ailleurs avant de finir, au début de la dernière décennie, par tendre la main aux Occidentaux, lorsque les sanctions internationales prises contre lui avaient mis à mal l’économie libyenne et qu’il a craint que les Etats-Unis ne lui fassent subir le sort de Saddam Hussein. Ce colonel était alors devenu le bon ami de l’Europe et de l’Amérique qui lui ont vendu autant d’armes qu’il en voulait parce qu’elles voyaient un Eldorado dans son pays, richissime et démuni de tout, et qu’elles lui étaient reconnaissantes de freiner l’immigration clandestine venue d’Afrique noire. De Rabat à Téhéran, le soulèvement qui menace aujourd’hui ce révolutionnaire à la retraite devrait normalement faire danser de joie tous les pouvoirs islamiques mais ils savent que leur destin dépend largement du sort de cet homme. Qu’il morde à son tour la poussière, que la liberté triomphe dans un troisième pays musulman, et un formidable encouragement serait donné aux peuples du Maghreb et du Machrek. Que Muamar Kadhafi, à l’inverse, noie dans le sang l’aspiration démocratique des Libyens, et ces pouvoirs trouveraient là, si ce n’est un répit, l’espoir que la manière forte puisse les sauver. Beaucoup de choses se jouent en ce moment même à Tripoli. On ne sait pas encore qui sera le perdant de cette bataille car, d’un côté, le soulèvement contrôle plusieurs villes, s’étend et suscite des défections au sein même du régime et, de l’autre, Muamar Kadhafi, ses fils, son clan et tous ceux qui s’étaient ralliés à eux depuis 40 ans ne reculent devant rien pour rester en place, mais une certitude s’impose. Jusque dans ce pays tenu, vissé, terrorisé, même à mains nues et face même à des armements lourds, le printemps arabe gagne un peuple après l’autre. Que cette révolution s’accélère ou marque le pas, l’avenir est pour elle parce qu’elle met face-à-face des peuples d’une extrême jeunesse et des potentats qui ont leur vie derrière eux, parce que tout homme aspire à la liberté et qu’entre les dictatures et l’islamisme une troisième force, la génération de la démocratie, a fait irruption sur la scène musulmane.

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