L’opération menée par l’armée fédérale éthiopienne depuis novembre dans la province "rebelle" du Tigré tourne à la catastrophe humanitaire, et à la crise régionale avec la présence de troupes érythréennes.

Campement de personnes déplacées, fuyant les combats au Tigré, dans l’Ouest de l’Éthiopie fin janvier. Il y aurait deux millions de prsonnes déplacées.
Campement de personnes déplacées, fuyant les combats au Tigré, dans l’Ouest de l’Éthiopie fin janvier. Il y aurait deux millions de prsonnes déplacées. © AFP / EDUARDO SOTERAS / AFP

C’est désormais un grand classique, les gouvernements qui font des sales coups commencent par couper Internet et bloquer l’accès aux journalistes. C’est ce qui se passe depuis trois mois dans la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie ; depuis que le gouvernement d’Addis Abéba a envoyé l’armée fédérale remettre au pas un exécutif local en rupture avec le pouvoir central.

Au bout de quinze jours, le gouvernement a proclamé sa victoire et remplacé l’exécutif tigréen par des représentants plus dociles. Mais ce n’était pas la fin de l’histoire. Trois mois plus tard, les témoignages qui sortent du Tigré, par des réfugiés, des humanitaires, ou des vidéos de particuliers, donnent une autre image : celle d’une catastrophe humanitaire à grande échelle, de massacres, d’une violence qui n’en finit pas

Selon les Nations Unies, quelque 60 000 Tigréens ont fui l’Éthiopie pour se réfugier au Soudan voisin ; deux millions d’autres sont des "personnes déplacées" dans leur pays ; enfin, les trois quarts des cinq millions de Tigréens ont désormais besoin d’aide humanitaire. Le nombre de victimes de ce conflit est estimé autour de 50 000 morts, ce qui est considérable

Plusieurs témoignages et informations font état de massacres de civils, des vidéos montrent des scènes de brutalités contre des villageois tigréens, la remise au pas est brutale.

Mais il y a surtout la participation troublante de troupes venues d’Érythrée voisine prêter main forte à l’armée éthiopienne. Au passage, elles règlent quelques comptes historiques avec les Tigréens auxquels vingt ans de guerre les ont opposés lorsque l’Érythrée était encore occupée par l’Éthiopie. La présence d’Érythréens n’est pas officielle, mais ne fait guère de doutes.

La semaine dernière, l’agence Associated Press a accusé les soldats érythréens d’avoir commis un massacre de masse fin novembre dans la ville historique d’Axum, célèbre pour ses églises médiévales. Selon un prêtre cité par l’agence de presse, 800 personnes auraient trouvé la mort - L'Éthiopie et l'Érythrée ont démenti.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les réactions internationales ne sont pas à la hauteur de la catastrophe que traverse le Tigré. C’est d’une part le reflet des défaillances de la gouvernance mondiale, qui font que les violations des droits de l’homme, en Syrie, en Birmanie ou le sort des Ouigours de Chine, se heurtent aux rivalités de puissances.

Mais c’est aussi toute l’ambiguïté d’Abiy Ahmed, le premier ministre éthiopien, couronné du Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir fait la paix avec l’Érythrée - et qui fait aujourd’hui la guerre à l’une de ses provinces avec l’aide de cette même Érythrée. Abiy Ahmed avait une image de moderniste libéral, qui a séduit jusqu’à Emmanuel Macron ; mais dans la gestion des délicats équilibres ethniques et politiques de cet ancien empire qu’est l’Éthiopie, il se révèle doté d’une main de fer.

Il devient difficile de fermer les yeux sur ce qui passe au Tigré : les partenaires de l’Éthiopie, l’Europe, les États-Unis ou l’Union africaine qui a son siège à Addis Abéba, ne peuvent s’abriter derrière le respect des affaires internes lorsque des violations des droits de l’homme sont commises à une telle échelle.

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