Fethullah Gülen
Fethullah Gülen © Maxppp / Epa

La Livre turque plonge, et spectaculairement. Les milieux d’affaires crient au feu pour l’économie et les démocrates pour les libertés. Rien ne va plus en Turquie, pays pivot, pays membre de l’Otan et candidat à l’entrée dans l’Union européenne, qui traverse aujourd’hui une crise politique d’une exceptionnelle gravité.

Le 17 décembre dernier, la Turquie stupéfaite apprend que le Parquet d’Istanbul vient de lancer un coup de filet anti-corruption dans l’entourage du Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan. Plus de cinquante personnes sont arrêtées dont le PDG d’une grande banque, des patrons en vue, des membres du parti au pouvoir et les fils des ministres de l’Économie, de l’Intérieur et de l’Environnement.

Justifié ou pas, c’est un assaut de la Justice contre l’exécutif et le Premier ministre répond aussitôt en dénonçant une machination ourdie contre lui. A l’entendre, ce coup de filet serait l’œuvre d’une confrérie secrète qui existe bel bien, « Hizmet », « Service » en turc, un réseau de magistrats, policiers et hauts fonctionnaires, dont le chef de file, Fethullah Gülen vit en exil aux Etats-Unis depuis les années 90.

Très influent prédicateur musulman, aussi rigoriste que pro-occidental, Fethullah Gülen y avait fuit l’armée lorsqu’elle tirait toujours les ficelles de la Turquie et qu’on l’appelait encore « l’État profond ». A l’époque, il avait imaginé contrer les militaires en incitant ses partisans, tous d’un niveau culturel élevé, à infiltrer la haute administration, et les corps constitués pour en prendre le contrôle. Dormant, prudent, opaque, ce puissant réseau est souvent considéré comme un Opus Dei de l’islam sunnite et son chef l’avait mis au service des islamistes turcs du jour où ils avaient remporté les élections de 2002 après s’être convertis à l’état de droit.

Devenus « islamo-conservateurs », les islamistes ont toujours été reconduits au pouvoir depuis car, alliés au patronat et ralliés à l’idée de faire adhérer la Turquie à l’Union, ils ont su faire de leur pays un Brésil aux portes de l’Europe. Entre la Confrérie et Tayyip Erdogan, tout allait donc pour le mieux. C’est ensemble qu’ils s’étaient attaqués à l’armée en montant contre ses généraux de vastes procès et chargeant beaucoup leurs barques au demeurant lourdes mais entre l’AKP et la Confrérie quelque chose s’est rompu.

Est-ce que l’autoritarisme d’Erdogan l’a placé en rivalité avec Fethullah Gülen ? Est-ce que la Confrérie s’est réellement alarmée de la corruption grandissante du pouvoir ? Est-ce qu’elle a jugé la politique étrangère du Premier ministre aventureuse pour le pays ? Est-ce encore l’adition de toutes ces raisons ? On ne le sait pas vraiment mais, entre les deux la lutte est devenue sans merci. Le Premier ministre multiplie les purges dans l’appareil d’Etat et s’attaque à l’indépendance de la Justice qu’il avait lui-même promulguée afin de répondre aux critères d’adhésion de l’Union. Nul ne sait où cela mènera et, sous les yeux des Européens effarés et réprobateurs qui recevaient Tayyip Erdogan hier à Bruxelles, la si prometteuse Turquie opère un bond en arrière.

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