C’est loin l’Iran. Vu de Paris, vu d’Europe, ce pays semble d’autant plus appartenir à un autre monde que le régime islamique y a voilé les femmes depuis plus d’un quart d’un siècle, que les ayatollahs, le clergé chiite, y ont la main sur tous les vrais leviers du pouvoir, que les barbes et la rhétorique religieuse accroissent encore ce sentiment d’altérité et pourtant… Vendredi dernier, à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, il a suffi que l’austère et très intégriste maire de Téhéran Mahmoud Ahmadinejad, arrive en deuxième position, qu’il se retrouve donc en situation d’être élu après-demain pour que l’Iran, soudain, d’un coup, ressemble à s’y méprendre à la France du 21 avril. La stupeur passée, l’immense majorité des chefs de file, militants et électeurs réformateurs ont aussitôt décidé de reporter leurs voix sur Hachémi Rafsandjani, de faire front derrière un homme pourtant issu de l’appareil clérical, derrière un vieux de la vieille de la République islamique dont les deux mandats présidentiels qu’il avait exercés dans les années quatre-vingt dix n’ont pas laissé de bons souvenirs. Mieux, le principal syndicat des étudiants contestataires, le Bureau pour la consolidation de l’unité qui avait appelé à boycotter le premier tour pour dénoncer le carcan que la dictature cléricale impose à la démocratie iranienne, n’a guère hésité à appeler à voter Rafsandjani et à former une « alliance contre le fascisme ». Comme en France il y a trois ans, quelques personnalités et petits courants, dont la Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi, refusent cette union sacrée, s’en tiennent à un total refus du régime en place, mais l’émotion est telle, l’unanisme si grand, qu’Hachémi Rafsandjani a pu aller tenir meeting, hier, à l’Université de Téhéran et s’y faire ovationner par des jeunes gens qui l’auraient conspué il y a huit jours en déclarant que « les réformes devaient être poursuivies » et que les étudiants « devaient être vigilants ». Sur le papier, les reports de voix donnent Rafsandjani gagnant et de loin mais la comparaison avec le 21 avril s’arrête avant ces calculs. Après-demain, il faudra aussi compter avec le bourrage des urnes et la mobilisation des appareils d’Etat, forces de sécurité en tête. Hachémi Rafsandjani n’est pas encore élu et l’est d’autant moins que, bien au-delà des fraudes dénoncées par les réformateurs, Mahmoud Ahmadinejad a bénéficié d’un vrai soutien des plus défavorisés, de gens qui n’aiment pas la richesse et la corruption prêtées à Rafsandjani et qui ne vibrent pas non plus à l’idée d’ouvrir au monde l’économie iranienne comme le propose l’ancien Président. Corrompu ou pas, Hachémi Rafsandjani séduit les classes moyennes, les hommes d’affaires et la jeunesse par sa volonté de réconcilier l’Iran et les Etats-Unis et de libéraliser l’économie comme les mœurs mais les plus pauvres, eux, se méfient, préférant la sûreté d’un cadre national connu à l’aventure du grand large pour laquelle ils se sentent trop fragiles. Cela aussi rappelle d’autres débats européens car, jusque sous les voiles de la théocratie comme en démocratie, le monde est un, fait de mêmes aspirations, de mêmes peurs, de mêmes problèmes.

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