On ne pouvait pas être plus ambigu. Alors qu’on lui demandait, hier, à Bruxelles, si la France était vraiment prête à opposer son veto à l’ouverture des prochains chapitres de négociations entre l’Union et la Turquie – à tuer autrement dit ces négociations d’adhésion – le nouveau secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Jean-Pierre Jouyet, a répondu : « La position du président de la République est parfaitement claire. Nous savons les échéances qui nous attendent et nous y travaillons ». « Veto, donc », ont insisté les journalistes ? Et Jean-Pierre Jouyet de répéter la même phrase avant de décourager d’autres questions d’un définitif : « Je n’ai rien à ajouter, rien à ajouter ». Qu’en conclure ? Qu’un veto n’est pas exclu ? Ou que le secrétaire d’Etat s’est bien gardé de prononcer ce mot ? La réponse est que Nicolas Sarkozy n’est plus candidat à la présidentielle mais chef d’Etat et que, quelle que soit sa conviction, ce problème turc n’est pas des plus faciles à manier pour lui. Première difficulté, la priorité des priorités en matière européenne est de sortir l’Union de la panne dans laquelle elle se trouve depuis l’échec du projet de Constitution. Il faudra savoir, pour cela, concilier l’inconciliable, le rejet de ce texte par les Français et les Néerlandais, sa ratification par 18 des 27 pays membres et la volonté, surtout, des gouvernements les plus libéraux et les plus hostiles à l’Europe politique, de profiter de cette impasse pour imposer un statu quo qui limiterait vite le projet européen à celui d’une Europe marché. Le consensus sera ardu et Nicolas Sarkozy en compromettrait vite le seul espoir en faisant cavalier seul sur la Turquie car un éventuel veto à la poursuite des négociations d’adhésion braquerait d’un coup contre la France des pays aussi divers que l’Espagne, l’Italie et la Grande-Bretagne, tous très attachés à la réussite de cet élargissement. Entre une rigidité sur la Turquie et la sortie de la panne européenne, il y a un choix à faire mais ce n’est pas tout. Il se trouve que, dans sa tension plus que séculaire vers l’Europe, la Turquie a toujours eu un phare. Il y a plus de 150 ans que ses élites regardent vers la France. Les meilleurs de ses cadres, de ses fonctionnaires et de ses intellectuels sont formés dans des écoles francophones, notamment au lycée Galatasaray et à l’université du même nom. L'élite turque parle français et, à se faire le champion du rejet de la Turquie, à lui fermer les portes de l’Europe alors que les négociations ne viennent que de s’ouvrir, qu’elles n’aboutiront pas avant une bonne douzaine d’années et que les Français auront, alors, à se prononcer par référendum, la France ne ferait que perdre des positions culturelles, linguistiques et industrielles enviables dans un pays, la dix-septième économie du monde, dont la croissance est de 7% l'an. Là encore, c'est un choix.

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