Premier tour d’une présidentielle qui devrait en connaître deux tant les candidats sont nombreux, l’Egypte vote demain et après-demain. La campagne s’est achevée hier. C’est le temps du silence et de la réflexion mais jamais ce pays n’aura autant et si passionnément débattu de son avenir dans un moment de rare démocratie dont le point culminant aura été le long débat télévisé qui a opposé il y a dix jours les deux favoris des sondages.

C’était du jamais vu dans ce pays et c’est là qu’est le fait majeur de cette élection. Malgré l’emprise conservée par l’armée, malgré les près de 70% de voix que les deux partis islamistes, les Frères musulmans et les salafistes, ont obtenu aux législatives de l’automne dernier, malgré toutes les inquiétudes et déceptions, en un mot, qui ont suivi la chute d’Hosni Moubarak, le rideau n’est pas retombé sur ce qu’on appelle « la révolution du Nil », pas plus, au demeurant, que sur le printemps arabe.

L’Egypte bouillonne de libertés incertaines mais réelles et sa scène politique bouge, se cherche, évolue constamment, déjouant toujours les prédictions. Aussi puissante qu’elle demeure, l’armée doit composer jour après jour. Après avoir frôlé la majorité absolue aux législatives, les Frères musulmans ont perdu de leur prestige car ils ont accumulé trop d’erreurs en quinze mois. Ne croyant pas à l’effondrement du régime militaire, ils s’étaient d’abord tenus à l’écart des manifestations de la place Tahrir. Cette faute a scindé leurs rangs et, lorsque les urnes ont malgré tout fait d’eux le premier parti du pays, ils ont caressé l’espoir d’un condominium avec l’armée qui leur a fait perdre de nouveaux militants avant de renforcer les salafistes, leurs rivaux plus intégristes qu’eux.

Comme l’armée, les Frères demeurent puissants en raison de l’ancienneté de leurs réseaux caritatifs mais ils sont aujourd’hui si fragilisés que ce n’est pas leur candidat mais un dissident sorti de leurs rangs qui tient le devant de la scène. Ancien patron du syndicat des médecins et islamiste depuis longtemps ouvert au débat politique, Aboul Foutouh a réussi la prouesse de s’attirer le soutien des islamistes réformateurs, des salafistes qui veulent barrer la voie aux Frères et de ceux des laïcs qui veulent tenter, comme en Tunisie, une alliance avec les islamistes dans l’espoir de les inscrire dans le jeu démocratique.

Les Frères peuvent déjouer les sondages mais, même s’ils finissaient par l’emporter, ils sont moins que jamais en situation d’imposer une théocratie dont ils disent, d’ailleurs, ne pas vouloir car la situation économique ne le leur permettrait pas et la scène politique est trop éclatée. Il y a l’autre favori des sondages, Amr Moussa, l’ancien secrétaire-général de la Ligue arabe, qui incarne l’expérience internationale et la continuité de l’Etat ; un candidat officieux de l’armée, Ahmed Chafik, qui joue sur l’aspiration à l’ordre et même un candidat de gauche, Hamdeen Sabbahi, qui voudrait ressusciter le panarabisme socialisant de Nasser et trouve beaucoup d’écho. Quel qu’il soit, le futur président devra d’autant plus tenir compte de ce pluralisme que ses pouvoirs ne sont pas encore définis car la nouvelle Constitution reste à écrire.

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