Ce n’est qu’une querelle d’intellectuels, un fracas d’ego blessés, mais qui en dit long sur les problèmes et l’état de la gauche occidentale. Si Le Monde consacrait hier sa « une » et le Nouvel Observateur sa couverture à un tout petit livre de Daniel Linderberg, Rappel à l’ordre, c’est que ce pamphlet met le doigt sur une réalité. Non seulement « intellectuel » ne rime plus obligatoirement avec « de gauche », non seulement la droite s’est retrouvé des penseurs de qualité mais nombre d’écrivains, de chercheurs et de philosophes qui étaient autrefois à gauche, et souvent à l’extrême-gauche, évoluent aujourd’hui vers un conservatisme de plus en plus marqué. Est-ce vrai de Dupont ? Moins vrai de Durand ? La polémique fait rage entre stars et grands noms de l’intelligentsia mais au-delà des uns ou des autres, ce chamboulement du « Pif », du paysage intellectuel français, tient à deux causes. La première est qu’une nouvelle génération d’essayistes, des hommes arrivés à l’âge de plume après Mai-68, des jeunes gens qui s’étaient heurtés au parti communiste quand ils avaient voulu faire la révolution, ont découvert et dénoncé, dans les années soixante-dix, la vérité du soviétisme, l’ampleur et l’horreur des répressions staliniennes, l’étouffement de la liberté en URSS. Il n’était que temps mais le retard avec lequel l’intelligentsia française a alors commencé de rompre avec tout ce qui pouvait ressembler au communisme, l’a conduite à une interrogation sur l’idée même de révolution, de grand soir, de bouleversement social, de socialisme bientôt, de gauche petit à petit. Ca ne s’est pas fait en un jour. Tout le monde, loin de là, n’a pas suivi cette évolution mais dès les années quatre-vingt, l’intelligence française communiait dans le rejet du « totalitarisme », non seulement du communisme mais aussi de toute idéologie de renversement de l’ordre établi car, toute réflexion faite, les révolutions semblaient plus dommageables qu’exaltantes. C’est ainsi que les neuf dixièmes des intellectuels français n’ont pas vu que le monstre qu’ils rejetaient avec l’ardeur du converti était en train d’agoniser, qu’ils n’ont tout simplement pas vu mourir le communisme, mais une autre prise de conscience les a alors bouleversés. Certains d’entre eux, pas tous mais pas les moins brillants, ont réalisé, dès le début des quatre-vingt-dix, que la libération sexuelle et la contestation de l’autorité qu’ils avaient si passionnément plaidées vingt ans plus tôt, avaient, comme tout changement, des effets pervers. Ce sont ainsi des intellectuels de gauche qui ont commencé à dénoncer l’éclatement de la famille, la perte de prestige et d’autorité des professeurs, la pornographie et la banalisation de la violence à la télévision. Découvrant de vrais problèmes, certains d’entre eux ont alors mis en cause Mai-68 et la révolution des mœurs, appelé à plus rigueur, retrouvé parfois les chemins de l’Eglise et, déjà devenus frileux sur les mouvements sociaux, ont plus ou moins tourné pères la pudeur, reniant une évolution à défaut de savoir en corriger les excès. Une boucle s’est bouclée. Les idées conservatrices ont retrouvé droit de cité parmi les intellectuels et pour la gauche, qui ne sait plus bien comment promouvoir le changement, c’est un problème de plus.

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