Il faudra apprendre à connaître l’Ukraine, le moins connu des grands pays européens. Quelles que soient les suites du second tour de son élection présidentielle, que la victoire accordée, hier soir, par les sondages sortie des urnes au candidat pro-occidental Viktor Iouchtchenko soit reconnue ou qu’elle soit, au contraire, contestée par son rival pro-russe, Viktor Ianoukovitch, l’Ukraine va désormais s’imposer sur la scène internationale. Si l’élection de Viktor Iouchtchenko n’était pas officialisée ou tardait à l’être, il n’est pas impossible que des troubles éclatent dans ce pays de plus de cinquante millions d’habitants, plus étendu que la France et devenu, depuis l’éclatement de l’URSS et l’élargissement de l’Europe, le grand Etat tampon entre l’Union européenne et la Fédération de Russie. Ancien président de la Banque centrale ukrainienne et ancien Premier ministre, marié à une Américaine de la puissante diaspora ukrainienne des Etats-Unis, Viktor Iouchtchenko incarne en effet l’aspiration occidentale de son pays, un désir de clairement choisir, comme l’Europe centrale, l’Europe et les Etats-Unis contre la Russie. Puissant dès l’indépendance de l’Ukraine en 1991, enraciné dans la coupure historique du pays entre une Ukraine occidentale et uniate, rattachée au Vatican, et une Ukraine orientale, russophone et orthodoxe, ce désir est aujourd’hui d’autant plus vif que le durcissement politique de la Russie inquiète les Ukrainiens et qu’ils ne supportent plus la corruption de leurs élites pro-russes. L’Ukraine aspire à une seconde indépendance, politique cette fois-ci, et si les partisans de Viktor Iouchtchenko avaient le sentiment que leur victoire leur est volée, ils pourraient bien recourir à la rue pour l’imposer, avec tous les dangers d’affrontements que cela comporterait. C’est le premier des scénarios possibles ce matin mais le second n’est pas moins complexe. Totalement dépendante de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques, l’Ukraine l’est aussi pour ses exportations agricoles dont l’Europe, contrairement à la Russie, n’a nul besoin. Qu’elle le veuille ou non, l’Ukraine fait, économiquement parlant, de l’aire russe et la Russie n’est pas plus prête à la laisser voguer à l’Ouest que l’Union européenne n’est prête à l’accueillir. Entre le désir d’Occident des Ukrainiens et cette réalité, il y a tous les moyens de pression économique du Kremlin, l’identité russe de l’Ukraine orientale et l’extrême prudence des Européens qui ne souhaitent pas plus envisager un nouvel élargissement que croiser le fer, même diplomatique, avec la Russie. Dans l’Union, seuls les Polonais voudraient voir l’Ukraine rejoindre l’Europe car ils ne veulent pas éternellement constituer la frontière orientale de l’Union et voudraient retrouver leur ancienne présence dans ce pays mais cet appui ne sera pas suffisant à Viktor Iouchtchenko. Si son élection est confirmée, il devra trouver un modus vivendi avec le Kremlin, affirmer une indépendance politique dans l’interdépendance économique, faire de la haute voltige dans un pays pauvre, tendu et déchiré. L’Ukraine devient un point chaud du continent Europe.

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