Comment qualifier ce mélange de convention américaine, d’exaltation patriotique et de musiques soviétiques ? Le langage politique n’a pas encore de mot pour cela. Disons donc le « poutinisme », phénomène baroque qui déployait tout son kitsch hier, au stade Loujniki de Moscou, à deux semaines des législatives russes du 2 décembre. Dans ce haut lieu des compétitions sportives mais aussi des concerts rock, quelques cinq mille jeunes gens venus de tout le pays au cri de « Za Poutina ! », « Pour Poutine ! », chantent, dansent en t-shirts à l’effigie du héros national ou mini shorts blancs. De grands projecteurs balaient la salle de rayons colorés. On entend les airs familiers des Komsomols, les anciennes jeunesses communistes, mais jamais, du temps du communisme on aurait entendu un chœur de jeunes filles entonner dans un étrange état : « Je veux un mec comme Poutine, fort comme Poutine, qui ne boive pas, qui, comme Poutine, ne s’enfuit pas ». Non. Il n’y a pas de quoi rire car les évidentes connotations de ces paroles sont parfaitement assumées. La Russie veut « un mec », un chef austère et fort, sans brutalité mais viril, un maître autoritaire et rassurant, et Mikhaïl Kalachnikov, le vieil inventeur du célèbre fusil d’assaut, grand figure des années soviétiques, disait très bien pourquoi. « A une époque, disait-il dans un film projeté sur des écrans géants, notre pays a perdu la force et le respect dont il bénéficiait sur la scène internationale mais Poutine a fait et fera beaucoup pour rétablir l’autorité » de la Russie. « Allez Russie, allez ! », répondait la salle et, dans cet échange entre générations, il y avait tout ce que ce pays est aujourd’hui, nostalgique de la grandeur soviétique mais au-delà du communisme, largement américanisé, désireux de se faire à nouveau respecter après ses années de décadence et d’alignement sur les Etats-Unis, assoiffé surtout de certitudes et de stabilité. Toute la Russie n’adhère pas à ce kitsch, loin de là. La Russie, c’est aussi un pays qui se reconstruit, se réinvente, une société qui s’autonomise, des individus libres de vivre leur vie du moment qu’ils ne s’opposent pas au pouvoir politique. Ce n’est pas, en tout cas pas déjà, la naissance d’un nouveau totalitarisme mais un régime autoritaire et sans partage qu’accepte une nation fatiguée des aventures et lasse des humiliations. « Za Poutina », ce mouvement pour Poutine entièrement financé par le Kremlin a, dans ce contexte, une fonction bien précise. A travers les grandioses images que la télévision a donné du meeting d'hier, il s’agit d’exalter la force de l’amour populaire, celui de la jeunesse avant tout, pour ce jeune Président tout en muscles qui a qualifié ses opposants de « chacals » à la solde des ambassades étrangères. Poutine est et restera le personnage central de la Russie d’aujourd’hui mais ira-t-il jusqu’à bafouer la Constitution en briguant, en 2008, le troisième mandat qu’elle lui interdit ? Ce n’est pas certain. Ce qu’il veut à coup sûr, c’est un triomphe aux législatives, un plébiscite qui le rende si incontournable que, quel que soit son futur poste, il reste le « mec » - le patron.

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