Elle avait été aimée, adorée, vénérée. Au début de l’année dernière, les Egyptiens étaient si reconnaissants à leur armée de ne pas être intervenue contre les manifestations de la place Tahrir et d’avoir finalement contraint Hosni Moubarak à se retirer qu’ils en avaient oublié qu’elle gouvernait leur pays depuis qu’elle a renversé la monarchie en 1952 et que tous les chefs d’Etat qui se sont ensuite succédés étaient issus de ses rangs.

Parce qu’ils étaient heureux d’avoir gagné et n’avaient nullement envie, ni les moyens d’ailleurs, d’une épreuve de force avec leurs généraux, les Egyptiens ont alors préféré ne pas voir que l’armée n’avait lâché Hosni Moubarak que sous une intense pression américaine et pour faire, surtout, la part du feu en sacrifiant ce président pour mieux garder les commandes.

C’était un malentendu qu’on pourrait dire volontaire. Un deuxième round de la révolution égyptienne était, dès lors, hautement probable, voire inévitable, et c’est lui qui s’est ouvert ce week-end avec la reprise des manifestations place Tahrir, leur brutale répression et leur poursuite malgré un bilan s’élevant, hier, à quelques 1300 blessés et officiellement 26 morts, pour la plupart tués par balle.

La révolution égyptienne et l’armée sont désormais face-à-face et l’issue de ce deuxième round n’est pas déjà claire.

Les généraux ont la force pour eux mais on peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus. La force ne leur suffira pas à reprendre les choses en mains mais ils peuvent jouer de la lassitude d’une grande partie de la population qui aspire à un retour au calme avant que l’économie ne se soit complètement écroulée. S’ils savent lâcher du lest et ne pas faire l’unanimité contre eux en continuant à faire couler le sang, les généraux peuvent rester en place mais au prix de vraies concessions.

« Le régime militaire est mort, est mort ! », entend-on place Tahrir au milieu des cris de « Liberté ! Liberté ! ». La jeunesse, beaucoup des cadres du public, du privé et de la fonction publique, les professions libérales et la grande majorité de l’intelligentsia exigent maintenant que les généraux fixent une date à la mise en place d’un pouvoir civil.

Non seulement c’est le retrait de l’armée de la vie politique qui est aujourd’hui réclamé mais le gouvernement de transition a remis sa démission au Conseil supérieur des forces armées et le fait qu’il l’ait refusée n’enlève rien à l’expression de cette défiance. C’est une crise, une vraie, face à laquelle on ne peut que souhaiter que les généraux comprennent qu’ils ne pourront pas se comporter, dans le monde arabe d’aujourd’hui, comme le régime syrien , qu’ils n’exigent plus que la future Constitution perpétue leur statut d’Etat dans l’Etat et qu’ils négocient, plutôt, la préservation de leurs intérêts, notamment, économiques contre la poursuite du processus de démocratisation. C’est ce qui est à espérer. Le fait que l’armée ait appelé, hier, les forces politiques à dialoguer avec elle laisse penser que ce n’est pas impossible mais c’est encore loin d’être certain.

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