Ca ne passe pas. Ces phrases par lesquels Rocco Buttiglione, le Commissaire désigné à la Justice, la Liberté et la Sécurité, avait qualifié l’homosexualité de « péché » et défini la famille comme cadre « permettant à la femme d’avoir des enfants et d’être protégée par son mari » ne passent pas au Parlement européen. La gauche, les libéraux, quelques uns même des conservateurs les trouvent anachroniques, choquantes, inquiétantes aussi dans la mesure où le portefeuille attribué à Rocco Buttiglione comprend notamment la défense du principe, inscrit dans le projet de Constitution, de non-discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Ca passe d’autant moins que cinq autres des vingt-cinq Commissaires désignés ont suscité de vives réserves au Parlement lors de leur audition par les députés, en raison soit d’une mauvaise connaissance de leurs dossiers soit de possibles conflits d’intérêts entre leurs activités passées et leurs éventuelles responsabilités à la Commission. Ca passe si peu que l’ensemble des groupes de gauche et les Verts annoncent leur intention de refuser leur investiture à la Commission et que les libéraux, le centre-gauche du Parlement, laissent planer cette menace et qu’une situation totalement nouvelle se crée par là à Strasbourg. Jusqu’à présent, toutes les grandes décisions y étaient prises par consensus entre les sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens, les deux grandes forces politiques européennes qui, au-delà de l’opposition gauche-droite, se retrouvaient dans leur volonté de faire l’unité de l’Europe. Là, c’est fini. Des communistes au centre-gauche, toutes les nuances de la gauche se retrouvent d’un côté tandis que la droite, prédominante mais non pas majoritaire depuis les dernières élections européennes, devrait faire alliance avec les souverainistes et l’extrême-droite pour que la Commission puisse obtenir, mercredi prochain, son investiture. Pour la première fois, il y a polarisation à Strasbourg. Le Parlement européen se politise, se parlementalise et ce n’est bien sûr pas seulement le cas Buttiglione qui l’y conduit. C’est aussi, surtout, que les députés européens veulent exister face aux vingt-cinq Etats de l’Union, peser sur les choix de l’Europe, préfigurer, en un mot, le rôle déterminant que leur accorde le projet de Constitution en disposant que le candidat à la Présidence de la Commission devra être choisi dans les rangs de la majorité parlementaire. Ce rôle, la droite l’avait anticipé en refusant tout candidat de compromis à la tête de la Commission et en y imposant l’un des siens, le Portugais José Barroso et, maintenant, la gauche rend la monnaie de cette pièce en faisant front contre la droite. Les deux camps jouent en fait les prochaines élections, la montée en puissance du Parlement et le poids qu’aura dans l’Union la future majorité européenne, droite ou gauche, si la Constitution est adoptée. Quoi qu’il arrive d’ici mercredi, que la Commission soit ou non investie, qu’elle le soit bien ou mal, une page se tourne dans l’Union. La démocratie européenne fait ses premiers pas, timides, incertains, maladroits, mais plus rapides que prévu.

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