Des manifestants qui bravaient le couvre-feu à Lagos ont été tués par balles par les forces de l’ordre mardi, un véritable massacre qui provoque une grave crise dans le pays.

Mercredi 21 octobre, des manifestants bloquaient l’autoroute Ibadan-Lagos, l’une des artères les plus fréquentées du pays, pour protester contre la tuerie de la veille à Lagos.
Mercredi 21 octobre, des manifestants bloquaient l’autoroute Ibadan-Lagos, l’une des artères les plus fréquentées du pays, pour protester contre la tuerie de la veille à Lagos. © AFP / PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Le Nigéria est le pays des excès, en positif et en négatif. Quand c’est en négatif, c’est généralement Boko Haram, la secte islamiste qui sévit dans le nord du pays, qui commet un massacre ou un enlèvement de masse. Mais cette fois, ce sont les forces de l’ordre qui sont en cause. 

Mardi, confronté à une vague de manifestations, le gouvernement a imposé le couvre-feu à Lagos, la mégapole du sud-ouest du pays. Alors que plusieurs milliers de jeunes défiaient pacifiquement ce couvre-feu, des éléments des forces de l’ordre ont coupé l’électricité et se sont mis à tirer sur les gens comme sur des lapins.

Selon Amnesty International, il y a eu au moins douze morts, peut-être des centaines de blessés, lors de ces scènes filmées par des téléphones. Les vidéos montrent des manifestants désarmés, abattus dans le dos par ces hommes armés d’une unité non identifiée.

Le choc est immense au Nigéria et dans la diaspora, notamment aux États-Unis. Même Joe Biden, en pleine campagne, a plaidé pour que cesse cette répression aveugle et totalement disproportionnée.

Car cette crise n’est pas née mardi. Elle dure depuis plusieurs semaines, et avait déjà fait 18 morts dans des protestations contre une brigade anti-criminalité de la police, baptisée SARS, accusée au contraire d’être à l’origine d’exécutions extra-judiciaires, de vols et d’abus sur la population.

Le gouvernement a finalement annoncé la dissolution de la SARS, mais la confiance n’y est pas, les Nigérians redoutent qu’elle soit juste reformée sous d’autres sigles. 

Cette crise concentre finalement tous les problèmes non réglés sur lesquels vit le Nigéria depuis des décennies. Ce pays est un miracle permanent : le plus peuplé d’Afrique avec quelque 200 millions d’habitants, un gros producteur de pétrole, mais une corruption structurelle depuis toujours, des inégalités flagrantes, et des tensions sociales, religieuses, ethniques et environnementales considérables.

Le Nigéria aurait dû imploser cent fois, et pourtant il tourne ; mieux que ça, il a produit le premier prix Nobel de littérature du continent, Wole Soyinka, il a donné naissance à Nollywood, cette fabrique de séries télé qui a conquis l’Afrique ; et continue inexorablement à faire tourner des institutions très british avec des juges en perruques.

Ce paradoxe permanent connait parfois des accidents de parcours, et il en vit un sérieux aujourd’hui. L’arbitraire policier, l’absence d’état de droit pour tous, font régulièrement exploser la population urbaine, très jeune et soumise à la débrouille permanente.

Il serait illusoire de penser que cette crise peut conduire à une remise en cause du modèle bancal sur lequel vit le pays depuis des décennies, entre coups d’État militaires et présidents civils qui ne tiennent pas leurs promesses, sur fond de terrorisme. 

Mais l’actuel Président Muhammadu Buhari, un général à la retraite, va devoir bouger s’il ne veut pas devenir la cible des manifestations qui se poursuivaient hier dans plusieurs villes du pays.

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