C’est le patron des forces de l’Otan en Afghanistan qui le dit. « La situation se détériore », écrit le général McChrystal dans un rapport de 66 pages dont le Washington Post publiait, hier, de larges extraits. Sans l’envoi de renforts, l’intervention « se soldera par un échec », poursuit-il en expliquant que « si nous ne parvenons pas, dans les douze mois prochains, le temps que l’armée afghane arrive à maturité, à inverser la tendance, actuellement favorable aux taliban, nous risquons d’atteindre le point où il ne sera plus possible de vaincre les insurgés ». Une question d’effectifs, en d’autres termes ? Le général McChrystal veut les renforcer, bien sûr. Il en réclame, et d’urgence, mais si ce n’était que cela ! Le problème, dit son rapport, n’est pas seulement une « insurrection qui résiste et se développe ». Il est aussi – surtout, surtout, lit-on entre les lignes – qu’il faut « radicalement » changer la stratégie déployée par l’Otan ; « protéger la population des menaces et intimidations exercées par les taliban » ; se concentrer sur cela et non plus sur la chasse aux insurgés ; ne plus laisser voir cette incertitude des forces internationales qui dissuade les Afghans de se rallier à elles ; remédier, enfin, à la « faiblesse des institutions afghanes », à la « corruption rampante » et aux « abus de pouvoir » car, si « les insurgés ne peuvent pas nous battre militairement, conclue le général McChrystal, nous pouvons nous battre nous-mêmes ». Cela ne doit rien au hasard. Quand un journal américain peut se procurer un texte aussi explosif, c’est que des gens, haut placés, voient un intérêt à ce qu’il soit publié. Cette fuite est évidemment destinée à préparer le Congrès et l’opinion à une demande de nouvelles troupes, mais pas seulement. Il s’agit de faire voir à quel point la situation est grave – car elle l’est mais aussi de convaincre les Etats-Unis et leurs alliés de l’Otan que les militaires américains eux-mêmes sont conscients de la nécessité de ce changement de stratégie que réclament les capitales européennes et sans lequel les opinions publiques, des deux côtés de l’Atlantique, auront tôt fait d’imposer un rappel des troupes. Comme souvent, l’Amérique utilise, là, sa presse pour faire passer un message, en l’occurrence aussi inquiétant sur la situation que rassurant sur la lucidité de l’état-major américain, mais il n’est plus du tout sûr que cette guerre soit encore gagnable. Elle est au moins incertaine parce que trop de temps a été perdu, que les Afghans n’ont tiré aucun bénéfice ou presque de cette intervention, qu’on ne change pas de stratégie et ne forme pas une armée du jour au lendemain et que les fraudes ont été si nombreuses à la présidentielle d’août qu’il sera difficile au pouvoir afghan de retrouver une légitimité. Tout va très mal en Afghanistan. Les courants les plus violents de l’islamisme radical sont peut-être à la veille d'y remporter une victoire et d’y retrouver une base et une gloire. C’est une guerre pratiquement perdue mais une guerre, aussi, qu’on ne peut pas perdre sans aller au devant de grands risques.

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