La télévision russe n’est pas réputée pour son indépendance. Elle est aux ordres d’un pouvoir qui laisse des marges de manœuvre à la presse écrite mais contrôle si étroitement ce qui se dit et se montre sur les petits écrans que les émissions consacrées, ces deux dernières semaines, au maire de Moscou, ont fait sensation dans tout le pays. Voilà soudain que cet homme, Iouri Loujkov, à la tête de la capitale depuis 18 ans, réputé intouchable et membre influent de Russie Unie, le parti dominant, est dépeint non seulement comme un incapable responsable des embouteillages qui paralysent sa ville mais aussi comme un vandale, destructeur de bâtiments historiques et, surtout, comme un corrompu ayant fait fortune sur le dos de ses administrés. Il n’y a pas, là, de révélations. Aucun Russe n’ignorait cela mais pourquoi est-ce maintenant dit, non pas murmuré mais proclamé ? A Moscou, la réponse ne fait aucun doute. Si Iouri Loujkov est ainsi cloué au pilori, c’est que la campagne présidentielle a été ouverte, avec deux ans d’avance, par les incendies qui ont ravagé le pays cet été. Chemise ouverte et regard déterminé, Vladimir Poutine s’était alors fait combattant du feu, tout à la fois général des pompiers et pompier de base. On n’avait plus vu que lui, le Premier ministre, face aux flammes tandis que le président, Dmitri Medvedev, faisait pâle figure, en costume cravate derrière son bureau. Entre ces deux images, tout semblait joué. L’ancien président, resté l’homme fort du pays aux yeux de l’écrasante majorité de ses concitoyens, allait donc bien se représenter en 2012 et le figurant auquel il avait cédé sa place en 2008 faute de pouvoir briguer un troisième mandat consécutif, n’aurait plus qu’à s’effacer. Personne n’en était surpris car c’est ce à quoi s’attendait la Russie mais, en faisant dénoncer Iouri Loujkov par la télévision, en mettant en accusation ce maire tellement lié à Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev vient de se dire prêt à la bataille, nullement décidé à se laisser évincer aussi facilement. La riposte est habile non seulement parce que le maire de Moscou n’avait que très tardivement interrompu ses vacances alors que la capitale étouffait dans la fumée des incendies et que Vladimir Poutine, lui-même, lui en avait fait grief mais aussi, surtout, car Vladimir Poutine ne peut pas voler au secours de son protégé sans se ranger aux côtés d’un homme dont la probité n’est notoirement pas la première qualité. Ce serait si difficile et risqué que l’homme du pouvoir fort, Vladimir Poutine, est resté, jusqu’à maintenant, silencieux devant l’offensive de l’homme de l’évolution démocratique, Dmitri Medvedev, et le temps politique paraît aujourd’hui suspendu à Moscou. Alors que ses pouvoirs présidentiels lui permettraient de révoquer Iouri Loujkov, Dmitri Medvedev ne le fait pas. Alors qu’il a bâti sa carrière en n’hésitant jamais à montrer ses muscles, Vladimir Poutine se tait. Pour l’heure, aucun des deux ne veut aller à l’affrontement ouvert et tous deux risquent, aujourd’hui, leur crédibilité à si visiblement craindre de tirer après avoir dégainé.

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