Cela ne se passe pas en Afrique, continent aux frontières contestables et contestées. Cela ne se passe non plus dans les Balkans où l’éclatement de la Yougoslavie et l’inextricable mélange des peuples et des religions avaient provoqué, dans la dernière décennie du siècle passé, une guerre de partage d’un territoire autrefois commun. Cela se passe, hier, en Belgique, au cœur de l’Europe, dans un pays dont la capitale est également celle de l’Union européenne, qu'il préside qui plus est au second semestre. Le gouvernement vient de tomber. Il a chuté sur une affaire de droits linguistiques dans la banlieue de Bruxelles parce que cette ville francophone est située dans la partie flamande du Royaume, que ses habitants débordent sur sa périphérie et que la population flamande leur refuse l’usage de leur langue dans la vie administrative car elle craint d’être débordée par les francophones dans ses municipalités, de ne plus s’y sentir chez elle. C’est une affaire de rien, un conflit local mais ce qui se joue dans ce bras-de-fer, c’est tout le rapport de force entre Flamands et Wallons, une bataille politique entre pauvres devenus riches et riches devenus pauvres. Tout un temps, la richesse belge avait été wallonne car c’était en Wallonie que s’était développée l’industrie nationale, liée aux mines et à la sidérurgie. C’est là qu’étaient la bourgeoisie, les intellectuels, les gens cultivés et distingués qui n’avaient que mépris pour ces paysans flamands supposés parler un mauvais patois néerlandais mais le déclin a frappé le charbon et l’acier. La Wallonie s’est appauvrie pendant que les Flandres s’enrichissaient dans le tertiaire et désormais, mélange de revanche sociale et d’égoïsme régional, les Flamands ne veulent plus que leurs impôts financent la Wallonie, exactement comme l’Italie du Nord ne veut plus financer celle du Sud. Entre ces deux parties d’un royaume devenu fédéral et coupé, d’Est en Ouest, par une frontière linguistique constituant un véritable mur, l’opposition est totale. Elle est, heureusement, non violente mais si passionnelle et exacerbée que, lorsque le gouvernement est tombé, des élus de l’extrême droite flamande ont entonné l’hymne indépendantiste de la Flandre en plein Parlement tandis que des militants de leur parti faisaient tomber une banderole d’un balcon intérieur sur laquelle on lisait : « C’est le moment de l’indépendance ». A l’extérieur, un petit groupe de jeunes nationalistes flamands scandaient la même chose mais en plus cru. « Que la Belgique crève ! », disaient-ils et l’éclatement de ce pays n’est plus, à terme, une hypothèse à écarter. Ce n’est bien sûr pas inéluctable mais l’antagonisme entre les deux populations ne cesse de s’approfondir et les indépendantistes flamands frôlent les 40% de soutien dans les sondages. Dans une crise devenue permanente, quelque chose se brise dans ce pays qui a une histoire de résistance aux autres depuis la conquête des Gaules par César mais qui n’en est pas moins une création des puissances européennes qui ne remonte qu’à 1831. Ce royaume peut éclater, comme la Tchécoslovaquie, après tout, l’avait fait en 1992, il y a dix-huit ans seulement.

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