Malgré les démentis officiels français, le premier ministre libyen Faïez Sarraj critique l’attitude de la France face à l’offensive contre la capitale lancée par le maréchal Haftar, le chef de guerre de l’est libyen.

Manifestants à Tripoli le 19 avril 2019 contre l’offensive du maréchal Haftar, critiquant aussi, gilets jaunes à l’appui, un "soutien" français au chef de guerre de l’est de la Libye.
Manifestants à Tripoli le 19 avril 2019 contre l’offensive du maréchal Haftar, critiquant aussi, gilets jaunes à l’appui, un "soutien" français au chef de guerre de l’est de la Libye. © AFP / Mahmud TURKIA / AFP

Il y avait des gilets jaunes dans les rues de la capitale libyenne Tripoli ce weekend. Non pas pour soutenir les manifestants français, mais pour exprimer leur colère à la France, accusée de soutenir l’offensive du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est de la Libye, qui tente de prendre la capitale par la force.

Paris dément mollement, et jure son soutien aux efforts internationaux pour parvenir à un règlement politique en Libye. « La position de la France est sans ambiguïté », déclare le Quai d’Orsay, en se disant opposé à l’offensive en cours. Le Ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, est même allé la semaine dernière en Italie, pays qui a souvent critiqué la position française par le passé, pour annoncer avec son homologue italien des initiatives communes en Libye.

Pourtant, dans une interview au « Monde » hier, le premier ministre libyen Faïez Sarraj, reconnu par la communauté internationale -dont la France-, se dit « surpris et perplexe » face à la position de Paris. « Comment la France qui aspire à la liberté, aux droits de l’homme et à la démocratie, peut-elle avoir une position si peu claire à l’égard de notre peuple, qui aspire aux mêmes valeurs ? », dit-il.

Les démentis de Paris ne suffisent pas à lever les ambiguïtés sur l’attitude française, qui, au mieux, laisse faire Haftar avec lequel elle entretient des relations anciennes. 

En 2016, trois membres des Forces spéciales françaises avaient trouvé la mort dans un accident d’hélicoptère alors qu’ils se déplaçaient dans l’est de la Libye, avec des hommes d’Haftar. Jean-Yves Le Drian, entretient d’excellentes relations avec cet ancien officier qui a servi Kadhafi avant de s’exiler, et de revenir après 2011 comme chef de guerre dans l’est libyen.

Khalifa Haftar est surtout soutenu par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, et l’Égypte, et il peut se prévaloir depuis la semaine dernière d’un entretien téléphonique très chaleureux avec Donald Trump, qui n’a pourtant jamais parlé au premier ministre de Tripoli.

C’est donc une coalition de poids qui soutient ce chef de guerre, lancé, depuis le 4 avril, dans la conquête de ce pays partagé entre milices rivales. Haftar contrôle plus ou moins 80% du territoire, y compris les champs de pétrole ; et il tente depuis quelques jours de prendre la capitale, qui résiste plus qu’il ne l’escomptait.

Le coup de force tenté par le maréchal Haftar et ses soutiens est venu torpiller l’initiative politique de l’émissaire de l’ONU, Ghassan Salamé. La Conférence nationale à laquelle travaillait le représentant de l’ONU est aujourd’hui moribonde, tout comme les élections prévues cette année, et le pays a plongé dans ce qu’on appelle déjà la « troisième guerre civile » depuis le renversement de Kadhafi en 2011.

En fait, tout se passe comme si une coalition allant de Washington à Moscou en passant par les monarchies du Golfe, et, sans le dire, la France, avaient fait le choix d’un « homme fort » pour « stabiliser » la Libye, un clone du maréchal al-Sissi en Égypte. Un mythe qui a la vie dure sur la rive sud de la Méditerranée, malgré les soulèvements démocratiques en Algérie et au Soudan.

Mais dans ce pays qui regorge d’armes, où les identités régionale sont fortes, le maréchal ne parait pas de taille à s’imposer. Le risque est qu’il ait torpillé le processus politique sans réussir son coup de force militaire. Dans tous les cas, l’ambivalence française risque de revenir la hanter pour longtemps.

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