Sur fond d’attentats, une bataille politique, et géopolitique, s’amorce en Irak. Kurdes, sunnites et chiites, les trois principales composantes du pays, les différents mouvements aussi qui se disputent leur représentation, commencent à s’y positionner en vue de l’installation du gouvernement provisoire qui devrait prendre, en juin, le relais de l’administration américaine. Les échéances approchent. D’ici deux mois, une Assemblée nationale devrait être mise en place, cooptée par quinze personnalités que les Américains choisiront parmi les hommes dont ils ont fait leurs interlocuteurs aux niveaux national et régionaux. Cette Assemblée aura un grand rôle puisque c’est elle qui adoptera la Loi fondamentale dans laquelle s’inscrira, un jour, la Constitution irakienne et qui élira, ensuite, ce gouvernement provisoire sous lequel le pays devrait aller, en 2005, à de véritables élections. Les semaines qui viennent seront ainsi déterminantes car, en admettant que ce processus politique ne déraille pas, c’est elles qui dessineront l’Irak de demain, futur porte-avions des Etats-Unis au Proche-Orient puisque des troupes américaines y resteront en vertu d’accords militaires, rédigés en ce moment à Washington pour être signés sous trois mois, avant même l’installation du gouvernement provisoire. Les Etats-Unis veulent rester en Irak. Ils comptent en faire un protectorat mais quelles seront les frontières intérieures du pays entre régions kurde, sunnite et chiite ? Quels courant politiques ou religieux les gouverneront ? Quels seront les pouvoirs respectifs de ces régions et du gouvernement fédéral ? Qui représentera les minorités chrétiennes ? Bref, quels seront les rapports de force internes à ce pays que Washington entend contrôler mais pas gouverner ? C’est toute la question qui se pose aujourd’hui, question primordiale non seulement pour la stabilité de l’Irak mais aussi pour les équilibres du Proche-Orient. Les chiites sont majoritaires en Irak, plus de 60% de la population, mais s’ils s’assurent une vraie prééminence à Bagdad, le chiisme pourrait bien prendre le pas sur le sunnisme dans toute la région. Minoritaires en Irak, les Kurdes sont présents en Turquie, en Iran, en Syrie, et rêvent, depuis un siècle, de se réunir en un Etat indépendant. Si la minorité sunnite, enfin, perdait le contrôle de l’Irak, les poids relatifs de l’Iran chiite et de l’Arabie saoudite, place forte des sunnites, seraient spectaculairement modifiés. Les enjeux de ces prochaines semaines sont énormes et c’est pour cela qu’on a vu, hier, quelques 10 000 Kurdes manifester à Kirkouk pour réclamer le contrôle de cette ville dont dépend un tiers des réserves de pétrole irakien. Les Kurdes ont des droits sur Kirkouk. Elle est historiquement kurde mais elle a été arabisée de force sous Saddam Hussein, ni les chiites ni les sunnites ne veulent l’abandonner aux Kurdes et la Turquie lorgne sur elle car elle ne veut pas d’un Kurdistan assez riche pour menacer ses frontières. Les grandes manœuvres commencent.

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