Il a suffi d'une loi sur la naturalisation votée par la majorité de Narendra Modi et excluant les musulmans pour jeter une partie du pays dans les rues. Pourquoi avoir cherché à provoquer ?

Le premier ministre indien, Narendra Modi, prend la parole lors d’un rassemblement à New Delhi, le 22 décembre 2019
Le premier ministre indien, Narendra Modi, prend la parole lors d’un rassemblement à New Delhi, le 22 décembre 2019 © AFP / PRAKASH SINGH

En Inde, les manifestations contre une loi de naturalisations se poursuivent pour la deuxième semaine consécutive et déjà 17 morts et des dizaines de blessés. C'est dire la violence de la répression qui s'abat sur ces manifs nées en opposition à une loi que je n'hésite pas ici à qualifier, surtout dans le contexte indien, de scélérate.

De quoi s'agit-il ? A priori d'une bonnes intentions : régulariser par la naturalisation des centaines de milliers d'étranger, souvent installés en Inde depuis plusieurs générations et le plus souvent venus des pays voisins : Bangladesh, Pakistan, Tibet ou Népal.

Sauf qu'un des critères de naturalisation est religieux. En clair : pour les Hindous, bien sûr mais aussi les Chrétiens, les Bouddhistes, les Sikhs, les Parsis, pas de problème. Mais pour les Musulmans, c'est non ! Pas questions de leur accorder la nationalité indienne.

C'est une provocation ignoble pour les 200 millions d'Indiens musulmans. C'est surtout une trahison : l'Inde est officiellement un pays laïc. Une version différente de la nôtre : l'Etat indien reconnaît toutes les religions mais n'est censé en discriminer aucune.

Une provocation inutile mais politiquement avantageuse

C'est vrai que la question se pose : Narendra Modi vient de remporter haut-la-main les élections du printemps dernier. Il a littéralement écrasé l'opposition du Parti du Congrès et obligé le dernier rejeton des Gandhi-Nehru à la démission.

Pourquoi donc risquer de diviser sa propre société. Par calcul politique tout bêtement ! D'abord, il donne des gages à l'aile droite de son parti qui associe nation indienne et religion hindouiste. Et ce dès le début de son mandat pour ensuite avoir les mains libres.

Ensuite, il fixe l'opposition sur un sujet identitaire où il sait qu'il aura toujours l'avantage et évite ainsi les débats plus difficiles pour lui sur la croissance qui flanche, la corruption qu'il n'a pas réussi à défaire ou encore le chômage et le désespoir paysan.

Il suffit d'ailleurs de l'écouter commenter ces manifestations : contre toute évidence – tous les observateurs disent la diversité sociale et religieuse de ces manifs, Narendra Modi a expliqué « qu'à leurs vêtements » on voyait bien qu'ils s'agissaient de musulmans.

La Cour suprême indienne tranchera

Exactement ! Or il faut ajouter un dernier élément : cette loi qui vient d'être votée a de suite été portée devant la Cour suprême. Or, il y a peu de chances que la Cour la valide : elle est tellement évidemment contraire à l'esprit de la Constitution indienne.

De l'extérieur, on pourrait presque parler d'habileté politique  – retorse certes – mais tout de même de Narendra Modi : un loi pour son aile droite, qui occupe l'opposition et qui, en lus, n'a aucune chance d'être finalement appliquée. Quelle maestria, non ?

Mais voilà où je voulais en venir : ce que vient de faire Narendra Modi, c'est un exemple d'école pour bien faire la différence entre un homme politique doué et madré et un homme d'Etat. L'un calcule et divise, l'autre prévoit et rassemble.

En parlant d'homme d'Etat, vous vous souvenez de la phrase de François Mitterrand ? « Le nationalisme, c'est la guerre ». Eh bien le nationalisme à la Narendra Modi, mais aussi à la Erdogan, à la Bolsonaro ou à la Trump, c'est aussi et surtout la guerre civile.

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