Une ombre, une très grande ombre, a plané sur ce sommet de la réconciliation. Ce n’était pas l’Irak puisque l’Europe et les Etats-Unis, maintenant qu’il ne s’agit plus de savoir s’il faut y aller ou non mais comment en sortir, en sont même à envisager l’organisation commune d’une conférence internationale sur la reconstruction de ce pays. Ce n’était pas, non plus, l’Iran puisque Georges Bush a qualifié de « ridicule » l’idée selon laquelle il se préparerait à des actions militaires contre la République islamique. C’était encore moins le conflit israélo-palestinien puisque la nouvelle approche de ce dossier par la Maison-Blanche répond à l’attente des Européens. Non, cette ombre était chinoise car en s’apprêtant à lever, contre l’avis des Etats-Unis, son embargo sur les ventes d’armes à la Chine, l’Union européenne vient s’immiscer dans le rapport de forces entre Washington et Pékin, s’affirme comme l’une des trois puissances de ce siècle, veut jouer, en un mot, ses cartes, fût-ce contre les intérêts stratégiques de l’Amérique. Le commerce et ses bénéfices pèsent naturellement lourd dans ce débat. L’Europe voudrait muscler ses industries d’armement, pratiquement interdites d’accès au marché américain, et se donner, par là, les moyens de bâtir une Défense commune. Elle souhaiterait, également, rééquilibrer ses échanges avec la Chine, devenue son second partenaire après les Etats-Unis, mais qui exporte beaucoup plus de produits vers l’Union qu’elle n’en importe. Dans cette affaire, la politique prime pourtant l’économie car, sur la Chine, les regards de l’Amérique et de l’Europe diffèrent. Pour les Américains, elle est tout à la fois un marché prioritaire et un rival potentiel, une hyperpuissance en gestation dont le boom économique les inquiète autant qu’il les fascine. Les Etats-Unis veulent une Chine forte, pour tirer leur économie, mais ils ne veulent pas d’une Chine puissance, dominant l’Asie et qui leur ferait alors face sur tous les terrains. Ils ne veulent donc pas qu’elle soit, un jour, capable de se rattacher Taiwan, l’autre Chine, immensément riche et moderne, que l’ancien régime républicain avait créée sur cette île après la victoire des communistes en Chine continentale. Comme François Mauriac, l’Allemagne, les Américains aiment tellement la Chine qu’ils préfèrent en avoir deux et ne voudraient pas avoir à défendre Taiwan contre un pays d’un milliard trois cent millions d’habitants armés et technologiquement développés par l’Europe. Pour les Européens, c’est tout différent. Outre que Taiwan n’est pas leur première préoccupation, ils ne voient, au contraire, qu’avantage à l’affirmation de la Chine car elle joue l’Europe, dans une subtile partie à trois où convergent les intérêts, économiques et politiques des deux challengers, européen et chinois. Les Européens - Jacques Chirac l’a dit à Georges Bush - sont tout prêts à examiner avec Washington les conditions de la levée de leur embargo, à poser des conditions politiques à Pékin. Ils n’acceptent en revanche pas de renoncer à cet atout car c’est la place de l’Europe dans ce siècle qui est en jeu.

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