On croyait avoir tout vu en Irak. On y avait vu les attentats aveugles devenir quasiment quotidiens, les prises d’otages se multiplier, une foule de pèlerins chiites décimée par des voiture piégées, des miliciens chiites infiltrés dans les rangs du ministère de l’Intérieur se transformer en escadrons de la mort et semer aux quatre coins du pays des cadavres de sunnites mais cela, on ne l’avait pas encore vu. Presque totalement détruit, hier matin, par un double attentat à la bombe, le sanctuaire chiite d’Askari, à Samarra, est l’un des lieux saints les plus vénérés du chiisme, l’endroit où a disparu, il y a onze siècles, l’imam Mohamed al-Mahdi, « l’imam caché » dont les chiites professent que le retour attendu instaurera l’harmonie dans le monde. C’est un peu comme si, dans la chrétienté, un attentat avait dévasté Saint-Jacques de Compostelle ou bien Lourdes sauf que la chrétienté est en paix alors que ni l’Islam, ni l’Irak, ni le Proche-Orient ne le sont et que cette provocation proprement inouïe vient attiser leurs conflits. Comme ses auteurs l’avaient, bien sûr, escompté, elle a aussitôt jeté des dizaines de milliers de chiites irakiens dans les rues. Une trentaine de mosquées sunnite ont été attaquées, endommagées ou rasées. Seize sunnites au moins ont été tués dans ces incidents. Un imam sunnite a été enlevé et le Président irakien, le kurde Jalal Talabani, n’exagérait pas quand il s’est rué à la télévision pour mettre en garde son pays contre un « danger de guerre civile ». Le spectre d’une guerre de religion plane maintenant sur l’Irak, une guerre entre les deux grandes branches de l’Islam, car cette provocation a non seulement tendu plus encore les relations entre chiites et sunnites mais complique aussi gravement la formation d’un gouvernement dont on attend toujours la mise en place deux mois après les législatives. Il faut à l’Irak un gouvernement d’union nationale, incluant la minorité sunnite aux côtés des Kurdes et de la majorité chiite mais, quand bien même le danger accélèrerait-il sa constitution, on voit de plus en plus mal comment et sur quelles bases il pourrait tenir ce pays qui vole en éclats. L’Irak marchait vers son éclatement. Il y court aujourd’hui et cela dans un Proche-Orient où s’affirme l’Iran, le bastion du chiisme, tandis que monte partout ailleurs l’islamisme sunnite, incarné par les Frères musulmans. Derrière la guerre d’Irak et le conflit israélo-palestinien, les deux Islam sont chaque jour un peu plus face-à-face au Proche-Orient et c’est en cela que l’ambassadeur américain à Bagdad, visiblement secoué, n’avait pas tout à fait tort de qualifier l’attentat d’hier de « crime contre l’humanité ». Virtuellement parlant, c’est bien ce qu’il est. C’est si vrai que l’imam Khamenei et l’ayatollah Sistani, les plus hautes autorités des chiismes iranien et irakien, ont instamment appelé dès hier à ne pas s’en prendre aux sunnites. Ils n’ont pas été entendus pour l’heure et les hommes d’Al Qaeda, les djihadistes qui veulent faire fuir les Etats-Unis d’Irak avant de tenter d’unir le sunnisme, sont là pour étendre encore l’incendie qu’ils ont, hier, si bien allumé.

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