C’est un fait. Plus les Américains laissent entendre que, Nations-Unies ou pas, ils seront bientôt à Bagdad, plus la France et l’Allemagne haussent le ton contre cette guerre. Mardi, Georges Bush déclarait que « le temps était compté » pour Saddam Hussein. Jacques Chirac répondait, hier matin, que « tout doit être fait pour éviter la guerre ». Il ajoutait que la France et l’Allemagne ont « le même jugement » sur cette crise. Cela marquait un durcissement de la position française, jusqu’à présent plus nuancée que celle des Allemands, mais la journée n’était pas finie que le Président de la République allait encore plus loin. Sur Arte, la chaîne franco-allemande dont Paris et Berlin veulent maintenant faire une chaîne européenne, Jacques Chirac a estimé que « des initiatives militaires qui n’auraient pas l’aval du Conseil de sécurité » se situeraient « en dehors de la communauté internationale et de la règle, que nous estimons essentielle, a-t-il dit, de la morale internationale ». Avec ce mot, un cap est franchi. Si ce n’est pas le clash on y est presque car, lorsqu’on commence à invoquer la morale dans un débat politique, on accuse, du même coup, les autres d’en manquer, on s’installe dans une position de principes et signale qu’on n’en bougera plus. Vingt-quatre heures après que Dominique de Villepin, le ministre des Affaires étrangères, eut prononcé l’expression « droit de veto », la France et les Etats-Unis, oui, sont aux prises. Alors question : jusqu’où ? Difficile à dire car cette crise est mouvante. Si, demain, Saddam Hussein était pris en flagrant délit de mensonge grave, la position française en serait évidemment changée. Si Saddam, à l’inverse, donnait soudain tous les apaisements nécessaires et que les Etats-Unis s’en satisfaisaient, tout se finirait bien. S’il était assassiné, la guerre n’aurait plus d’objet mais si rien de tout cela ne se passait, si la situation actuelle durait et que Georges Bush passait à l’action, une vraie cassure entre l’Amérique et la Françallemagne, entre l’Amérique et l’Europe peut-être, ne serait plus impensable. Toutes les capitales européennes plaident pour qu’on laisse les inspecteurs inspecter. C’est leur position commune. Même Londres le souhaite mais ce n’est pas la position des Etats-Unis. Peut-être Georges Bush va-t-il temporiser, hésiter devant son isolement et le flottement de son opinion publique, mais si ce n’est pas le cas, douze ans après l’effondrement soviétique, au moment où l’Europe s’élargit et s’affirme, les Etats-Unis et l’Europe divergeraient. Ce serait une situation si nouvelle qu’on ne parvient pas encore à la voir, à se la représenter, mais peut-être faut-il se souvenir aujourd’hui qu’un mois avant que le Mur de Berlin ne tombe personne ne l’aurait imaginé. Les choses vont vite depuis quinze ans. Hier, à Versailles, Jacques Chirac définissait l’Europe comme « un exemple pour tous ceux qui refusent la fatalité de la guerre ». Georges Bush, lui, voit l’Amérique en glaive dressé contre « l’axe du mal ». L’Europe a une place à conquérir ; l’Amérique en à une à défendre. Ce n’est pas la même chose. C’est un nouveau siècle qui sera, peut être, vraiment nouveau.

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