Le smartphone du patron d’Amazon, Jeff Bezos, a été piraté, et un rapport d’experts accuse le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane d’en avoir été la source. Un polar géopolitique sur fond de meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Jeff Bezos et Mohammed Ben Salmane tout sourire, en des temps plus sereins, en novembre 2016, en Arabie saoudite, à l’époque où le prince héritier semblait incarner le visage moderniste du royaume.
Jeff Bezos et Mohammed Ben Salmane tout sourire, en des temps plus sereins, en novembre 2016, en Arabie saoudite, à l’époque où le prince héritier semblait incarner le visage moderniste du royaume. © AFP / Bandar AL-JALOUD / AFP / Saudi Royal Palace

C’est un véritable polar géopolitique, qui en dit long sur la manière dont la technologie change la donne dans l’autre plus vieux métier du monde, l’espionnage, la manipulation, la guerre d’influence.

Cette histoire met en scène deux hommes parmi les plus puissants au monde : d’un côté Jeff Bezos, patron du géant Amazon, et propriétaire, ce n’est pas indifférent ici, du Washington Post, le grand quotidien américain ; et de l’autre Mohammed Ben Salmane, dit MBS, le prince héritier saoudien, l’homme fort du royaume wahabite.

Deux quotidiens britanniques, le Guardian et le Financial Times, ont révélé hier les conclusions d’un rapport prouvant que le smartphone personnel de Jeff Bezos a été hacké à l’aide d’un logiciel espion introduit via un message émis par le prince saoudien. Des faits suffisamment graves pour que deux experts de l’ONU réclament désormais une enquête approfondie.

Ca peut sembler aberrant, mais il y a un contexte et un passif. Le Washington Post a longtemps publié les articles de Jamal Khashoggi : souvenez-vous, c’est ce Saoudien en rupture de monarchie, qui a été assassiné dans des conditions sordides dans le consulat de son pays à Istanbul, en octobre 2018. La CIA a conclu que cette élimination d’une voix critique avait été ordonnée au plus haut niveau, vraisemblablement par MBS lui-même.

Or six mois auparavant, Jeff Bezos, le propriétaire du journal, recevait via la messagerie Whatsapp une vidéo envoyée par le prince saoudien. Selon l’analyse technique du smartphone, c’est à ce moment-là que les données personnelles de Jeff Bezos ont été siphonnées de son appareil.

Peu de temps après, un tabloïd de New York tentait de faire chanter le patron d’Amazon avec des photos compromettantes avec une femme, sa maîtresse. Jeff Bezos ne s’est pas laissé faire, diffusant lui-même les photos, et enclenchant un divorce très coûteux avec son épouse.

Pour les experts de l’ONU, ce qui s’est passé est potentiellement « une tentative d’influencer, sinon de réduire au silence, la couverture du Washington Post sur l’Arabie saoudite ». 

Les autorités saoudiennes démentent ces accusations, qu’elles qualifient de « ridicules ». Mais le rapport et le communiqué des experts de l’ONU pointent clairement dans le sens d’une responsabilité saoudienne, ce qui n’est guère surprenant vu la brutalité avec laquelle fut assassiné Khashoggi.

Après ce meurtre, le prince héritier avait échappé à toute responsabilité personnelle, faisant punir des sous-fifres. Sa quarantaine internationale n’avait guère duré, une complaisance largement due à Donald Trump. Cette nouvelle affaire le remet sur la sellette.

Les experts de l’ONU alertent au passage sur les menaces à la liberté d’expression que font désormais peser des logiciels espions de nature commerciale, produits par des sociétés privées comme l’israélien NSO ou l’italien Hacking Team. Des menaces qui ne concernent pas que les Jeff Bezos de ce monde, mais pourraient se « démocratiser », si on peut employer cette formule.

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