Le parlement égyptien autorise son armée à intervenir à l'étranger et donc, en Libye. Une résolution largement symbolique mais surtout un avertissement sans frais à la Turquie.

La résolution adoptée par le Parlement égyptien ne parle pas explicitement de la Libye. Le texte autorise « le déploiement de troupes hors des frontières » contre « des groupes terroristes sponsorisés par des puissances étrangères » et « des milices ».

Mais le seul endroit de la région où milices et troupes étrangères se mêlent dans une guerre interminable, c'est précisément la Libye. Quant aux « troupes étrangères », c’est un euphémisme pour parler de la Turquie qui s'est impliquée dans ce conflit de façon décisive.

On pourrait ajouter que cette résolution parlementaire ne sert à rien – le maréchal As-Sissi n'en a pas besoin pour envoyer ses chars. En clair, l'Égypte envoie un avertissement solennel qui dit : prenez-nous au sérieux lorsqu'on dit que nous interviendrons...

Danger d'escalade et donc de guerre ouverte

D'autant plus que tout concourt à humilier Le Caire. D'abord, l'homme sur lequel l'Égypte, mais aussi l'Arabie saoudite, la Russie et un peu la France, s'appuie, le maréchal autoproclamé Haftar, s'avère être un pitoyable calcul tant militaire que politique.

Il a suffi de drones et avions de combat turcs, plus quelques milliers de miliciens venus de Syrie, pour ruiner une campagne militaire de quatorze mois : les troupes d'Haftar qui promettaient de subjuguer Tripoli ont dû piteusement battre en retraite.

Or cette défaite en Lybie est d'autant plus insupportable pour Le Caire et les monarchies du Golfe que rien ne leur réussit en ce moment : la guerre au Yémen est un désastre, le blocus du Qatar, un échec. Voir en plus la Turquie triompher en Libye, pas question !

L'obsession turque des monarchies du Golfe

On pourrait remonter à l'Empire ottoman et au joug turc sur les terres arabes, mais plus près de nous, ça tient au fond une affaire d'équilibre et d’ambitions régionals. La Turquie est la grande puissance économique du Proche-Orient :

Son PIB est très supérieur à celui de l'Arabie saoudite et pèse deux fois et demi celui de l'Égypte. Enfin – et pour faire vite - dans la concurrence pour le leadership du sunnisme, Erdogan a choisi les Frères musulmans, que les Saoudiens et les Égyptiens haïssent.

Comme ces deux blocs ne vont pas se faire la guerre directement, ils passent par la Libye pour régler leurs comptes. Mais pour l'Égypte, l'affaire est encore plus sérieuse : elle a absolument besoin de restaurer au plus vite un ascendant géopolitique régional très affaibli.

L'Égypte, ce futur riche

Justement ! Certes, l'Égypte est en quelques années devenue exportatrice nette de gaz naturel. Depuis l'année dernière, les gazodollars abondent enfin le trésor public égyptien. Mais c'est encore trop peu. Mais comment disait Fernand Reynaud déjà ? « Ça eut payé ! »

Car la crise du coronavirus a plombé le prix du gaz comme du pétrole. Autrement dit, l'Égypte n'est pour le moment qu'un futur riche. L'Éthiopie le sait, qui a commencé à remplir le réservoir de son Grand Barrage de la Renaissance sur le Nil.

Le calcul est simple : faisons vite avant que l'Égypte ne redevienne puissante et riche. Voilà donc Le Caire humilié par la Turquie, défié par l'Éthiopie et pas encore assez riche en gazodollars pour s’imposer sans peine. Il ne lui reste que son armée pléthorique – j’allais dire boursoufflée – pour rugir.

Le problème est que les militaires égyptiens n'ont pas réellement fait la guerre depuis les années 1970 et que leurs généraux connaissent mieux les clubs enfumés du Caire et bars des hôtels de luxe que les champs de bataille, surtout libyens.

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