C’est un mauvais coup que Laurent Fabius vient de porter à l’Europe. En prenant position, hier, dans Le Monde, contre la ratification du projet de Constitution, il apporte tout le poids de son autorité, de son influence et de son prestige aux deux courants eurosceptiques du Parti socialiste, fait alliance avec eux, pousse le PS vers le rejet de ce projet et risque ainsi de faire basculer la gauche du côté de Philippe de Villiers et la France, l’inventeur de l’Europe, du côté britannique Ce n’est pas ce que l’on attendait d’un ancien Premier ministre, encore moins d’une figure de la gauche européenne, mais quelles sont ses raisons ? « Il n’y a rien, dit-il d’abord au Monde, sur le social ». Sauf à imaginer que Laurent Fabius n’ait pas lu le projet, on comprend qu’il n’y a pas assez sur le social ce qui appelle deux remarques. La première, la moins importante, est que les gouvernements de droite sont aujourd’hui majoritaires en Europe, qu’ils le sont car la gauche européenne n’a pas su se faire réélire du temps où elle était aux commandes dans presque tous les pays de l’Union et qu’il n’est pas étonnant que des conservateurs, le plus souvent libéraux, n’aient pas voulu en faire, en ce domaine, autant que des socialistes l’auraient souhaité. C’est ainsi mais faut-il aller, pour cela, jusqu’au rejet de ce texte ? Non car ce ne sont pas les constitutions, deuxième remarque, la plus fondamentale, qui font, ou ne font pas, les avancées sociales. Ce sont les rapports de force, les idées que les partis savent ou ne savent pas faire avancer, les alliances qu’ils réussissent ou non à former. Les constitutions sont faites pour fixer le cadre institutionnel dans lequel agissent les partis et les forces sociales, pas pour décider de politiques dont le choix relève, en démocratie, des électeurs et des majorités qu’ils constituent par leurs votes. La Constitution américaine a permis le New Deal et le libéralisme, son contraire, tout comme la Constitution de la V° République a servi de cadre à des politiques de droite comme de gauche. « Il est très gênant », dit ensuite Laurent Fabius, que la règle de l’unanimité ait été maintenue pour les décisions fiscales et sociales. C’est une fait, il n’est pas discutable. Il aurait été cent fois préférable que ces décisions puissent être d’ores et déjà prises à la majorité car l’Europe aurait évidemment besoin de pouvoir décider en ces domaines, d’avancer là du même pas, mais, outre que ce n’est pas en rejetant ce projet, en cassant l’Europe pour de longues années, qu’on y parviendra plus vite, la règle de la majorité n’aurait pas assuré, en elle-même, la garantie des protections sociales et l’harmonisation fiscale. Pour dégager des majorités qui y soient favorables, il aurait encore fallu, là aussi, gagner des majorités à ces idées, savoir proposer et se faire élire et non pas tout attendre d’un traité constitutionnel. Si la gauche veut que ses idées s’imposent en Europe, sa tâche est de devenir prépondérante au Conseil et au Parlement européens, dans les deux instances qui, de par la Constitution, décideront conjointement dans l’Union. L’heure, pour elle, est à convaincre, pas plus à attendre une Constitution parfaite qu’à sacrifier l’ambition européenne à des combinaisons présidentielles.

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