D’ordinaire, ce sont des dictatures qui ont le déshonneur de figurer en bonne place dans les rapports annuels d’Amnesty International. C’est aussi le cas, cette année - peu de progrès, hélas ! - mais le plus sinistre dans le rapport 2005 publié ce matin est d’y lire les pages consacrées à la plus puissante des démocraties et à la plus ancienne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Pays de l’habeas corpus, le Royaume-Uni est durement critiqué pour avoir porté jusqu’à 28 jours la durée de la garde à vue que Tony Blair avait même voulu prolonger jusqu’à trois mois. Après les attentats du 7 juillet à Londres, le gouvernement britannique a annoncé des « dispositions imposant de sévères restrictions aux droits de l’homme », note Amnesty en citant les tentatives de remettre en question l’interdiction de la torture ; la possibilité d’imposer désormais des ordonnances de contrôle à des suspects de terrorisme sur la base de documents tenus secrets et les accords passés avec la Jordanie, la Libye et le Liban afin d’y renvoyer des suspects après de simples « assurances diplomatiques » qu’ils n’y seraient pas torturés. Organisation fondée par un Britannique, Amnesty accuse également la Grande-Bretagne d’avoir prêté la main à des transfèrements illégaux de prisonniers par la CIA et d’avoir pris part, en Irak, au placement en détention administrative d’au mois dix mille personnes. Pour ce qui est des Etats-Unis, Amnesty leur reproche avant tout les détentions, sans inculpation ni jugement, en Irak, en Afghanistan et, bien entendu, sur la base américaine de Guantanamo. Non seulement de très forts soupçons de tortures pèsent sur ces lieux d’incarcération, lit-on dans le rapport, mais « un grand nombre des techniques d’interrogatoire approuvées par les autorités américaines violent les normes internationales interdisant la torture et les mauvais traitements ». En un mot comme en cent, la lutte contre le terrorisme a conduit ces deux démocraties à fouler aux pieds les principes que les Etats de droit, Etats-Unis en tête, reprochent aux dictatures de ne pas respecter. Commises par des démocraties, ces violations des Droits de l’homme sont infiniment plus graves que lorsqu’elles le sont par des dictatures car elles font alors de ces droits fondamentaux des moqueries, les réduisent à des instruments de propagande brandis contre des régimes que l’on veut dénoncer pour une raison ou l’autre alors que les progrès de l’Etat de droit, des libertés et de la séparation des pouvoirs ne peuvent être fondés que sur l’exemplarité des démocraties qui ne devraient jamais pouvoir être soupçonnées. Dès lors qu’elles recourent aux mêmes méthodes que les dictatures, non seulement les démocraties se tirent dans le pied en tombant au niveau de leurs adversaires et leur donnant raison mais, plus grave encore, dans leurs frontières mêmes, elles plongent dans l’illégalité en mettant au point des systèmes de dissimulation et de contournement de la loi qui permettent à l’exécutif d’échapper à tout contrôle, parlementaire ou judiciaire. Cet engrenage est bien connu et il est à l’œuvre.

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