L’Union européenne et les autres pays occidentaux ont sanctionné des officiels chinois pour les persécutions des Ouigours ; riposte immédiate de Pékin contre dix personnalités européennes, dont l’eurodéputé français Raphaël Glucksmann.

Manifestation contre les persécutions des Ouigours de l’Ouest de la Chine, place de la République à Paris, le 14 mars 2021.
Manifestation contre les persécutions des Ouigours de l’Ouest de la Chine, place de la République à Paris, le 14 mars 2021. © AFP / Jérôme Leblois / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Si ce n’est pas encore la guerre froide, ça commence à y ressembler sérieusement. Les relations entre la Chine et les pays occidentaux ont connu hier une escalade dans la confrontation de moins en moins feutrée autour du sort des Ouigours de l’ouest de la Chine.

Dans une action diplomatique concertée, l’Union européenne, le Royaume Uni, les États-Unis et le Canada ont annoncé hier des sanctions individuelles visant des officiels chinois engagés dans l’appareil de répression des Ouigours. Représailles immédiates de Pékin contre l’Europe d’abord, avec des sanctions visant dix personnalités européennes, dont cinq eurodéputés, y compris le français Raphaël Glucksmann, et le vert allemand Reinhard Bütikofer, Président de la délégation parlementaire pour les relations avec la Chine, ainsi qu’un think tank européen et une association parlementaire.

Il y a un premier paradoxe dans la riposte chinoise. Les sanctions européennes visaient des personnes directement liées à la répression au Xinjiang, dans l’appareil sécuritaire, dans la machine économique d’État, et au sein du Parti communiste chinois. Les représailles chinoises concernent des détracteurs de la politique chinoise, c’est donc leur liberté d’expression de parlementaires, de chercheurs ou de citoyens qui est visée, pas des actes spécifiques. C'était déjà le cas dans les attaques de l'ambassade de Chine en France contre le chercheur Antoine Bondaz, qui valent à l'ambassadeur Lu Shaye une nouvelle convocation au Quai d'Orsay, et un communiqué sévère de la diplomatie française publié hier soir.

Il y a évidemment une part symbolique dans des sanctions individuelles, de part et d'autre. Priver Raphaël Glucksmann de la possibilité de voyager en Chine ne l’empêchera pas de vivre ; et l’eurodéputé du groupe socialiste, particulièrement éloquent pour défendre la cause des Ouigours, en tirait même une certaine fierté hier sur Twitter.

Mais il faut savoir que ce sont les premières sanctions européennes contre la Chine depuis l’embargo sur les armes imposé au lendemain du massacre de Tiananmen en 1989, et, la première fois que la Chine répond du tac au tac à de telles mesures. Or il est plus facile d’imposer des sanctions que de les lever, elles compliquent un retour à des eaux plus calmes.

La Chine a d’autre part sérieusement compromis, en ciblant spécifiquement le Parlement européen, la ratification, qui s’annonçait déjà problématique, du traité sino-européen sur les investissements, conclu en décembre dernier. De nombreux députés critiquaient le flou des engagements chinois sur la question du travail forcé des Ouigours.

Ca n’est pas encore la guerre froide, car on ne passe pas d’un seul coup d’un monde globalisé dans lequel la Chine occupe une place centrale dans la production économique, à un monde de guerre froide, où les blocs sont séparés.

Mais ne nous y trompons pas. Hier, on a assisté à une coordination exceptionnelle entre tous les Occidentaux pour annoncer des sanctions contre Pékin – premier signe d’un engagement de Joe Biden à renouer avec une politique d’alliances. Au même moment, les Chinois mettaient en scène une rencontre avec le Ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, dans le cadre idyllique de Guilin, dans le sud de la Chine, pour montrer un front uni après le sommet sino-américain orageux de la semaine dernière en Alaska. Au menu : comment se passer du dollar !

Le glissement vers une nouvelle fracture idéologique du monde est en cours ; et les Européens qui espéraient y échapper se retrouvent entrainés malgré eux. La Chine, par son intransigeance et la radicalité nouvelle de sa diplomatie, pousse les Européens à choisir leur camp. On voit mal, à ce stade, ce qui pourrait empêcher la poursuite de la dégradation, au moins à court terme.

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