C’était une question légitime et rationnelle. A l’ouverture, hier, des rencontres franco-turques organisées par la Tusiad, le Modem turc, un responsable de cette association patronale a demandé, dans un éblouissant français, pourquoi la France s’opposait tant à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne alors même que ses intérêts économiques devraient lui commander, au contraire, d’y être favorable. La Turquie crée des emplois en France, soulignait-il, puisqu’elle lui achète nettement plus qu’elle ne lui vend. L’industrie française, rappelait-il, est remarquablement bien placée en Turquie, pays historiquement francophile, aux élites francophones dont l’économie croit à un rythme six fois plus élevé que le sien et dont les besoins en équipements sont immenses, domaine où l’industrie française a beaucoup à offrir. Alors pourquoi, poursuivait-il dans un sous-entendu parfaitement clair, vous acharnez-vous à être, de tous les pays de l’Union, celui qui nous est le plus hostile, pourquoi voulez-vous tant perdre ce capital de sympathie dont vous bénéficiez ici et dont vous pourriez tirer tant de profits ? La question était si bien argumentée et si courtoisement posée que, côté français, l’embarras était évident. Il y a le poids des communautés arméniennes en France, a répondu l’un, ajoutant aussitôt que la détente en cours entre la Turquie et l’Arménie devrait, maintenant, améliorer les choses. N’ayons pas peur de le dire, de faire face à la réalité, a répondu l’autre, l’idée de l’entrée dans l’Union d’un grand pays musulman, même laïc, même allié des Occidentaux depuis si longtemps, suscite un malaise, une inquiétude, souvent un rejet. Oui… Tout cela est vrai. Tout cela pèse mais le vrai blocage n’est sans doute pas là. Si la candidature de la Turquie soulève tant d’objections en France, c’est avant tout que les Français ne voient plus où va l’Union. Consciemment ou inconsciemment, les Français, inventeurs de l’idée européenne, ont longtemps vu dans ce processus d’unification une projection de leur pays, un moyen de renforcer son poids international, la création d’une sorte de super France qui permettrait à l’hexagone de rester la grande puissance qu’il n’est plus à lui seul. Pour la France, pour ses citoyens comme pour ses dirigeants, l’Europe doit être politique, s’affirmer en acteur de la scène internationale, et c’est pour cela que les élargissements successifs ne l’avaient jamais trop enthousiasmée car, plus l’Union compte de membres, plus l’influence française, hier prédominante, y devient relative. C’est pour cela que la France n’avait pas été le plus ardent des partisans de l’entrée des anciens pays communistes dans l’Union et c’est pour cela qu’elle est si hostile – car elle l’est – à l’entrée de la Turquie qui enterrerait, croit-elle, tout projet d’Europe politique. Le paradoxe est que c’est exactement le contraire. Avec la Turquie dont l’armée est si forte et l’influence si grande au Proche-Orient et en Asie centrale, le poids politique de l’Europe serait considérablement accru mais cela, la France ne le voit pas, pas plus qu’elle ne voit se perdre son influence dans ce pays qui, logiquement, n’aime pas être giflé.

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