Ils ne voulaient pas trop l’annoncer. Ils l’ont presque caché de peur que leur entente, scellée samedi à Berlin, n’éveille chez leurs partenaires la crainte d’un directoire franco-germano-britannique sur l’Union, mais Tony Blair, Gerhard Schröder et Jacques Chirac sont désormais aussi d’accord sur l’Europe qu’ils demeurent en désaccord sur l’Irak. Ils sont d’accord - c’est une confirmation mais elle est solennelle - pour ne pas laisser détricoter le projet de Constitution que la Convention européenne a proposé au début de l’été. Ils se battront donc ensemble pour que les deux idées maîtresses de ce texte, l’élection du Président de la Commission par le Parlement européen et l’instauration d’un Président de l’Union élu par les chefs d’Etat et de gouvernement, soient maintenues. Pour y parvenir, ils devront sans doute accepter que la Commission compte vingt-cinq Commissaires, un par pays, et non pas quinze comme la Raison et la Convention l’auraient voulu. La bataille sera rude entre petits et grands pays mais l’Union devrait, au bout du compte, être incarnée sur la scène internationale et le Président de la Commission procéder des électeurs européens à travers les députés qu’ils enverront à Strasbourg. L’Europe y gagnera en visibilité et en démocratie. Il était plus que temps mais ce n’est pas le seul résultat de cette rencontre de Berlin. Samedi, Tony Blair s’est également rallié à l’idée franco-allemande d’une relance de l’économie européenne par des investissements communs dans la recherche, les transports et la haute-technologie. Il a eu d’autant moins d’hésitations à le faire que Jacques Chirac et Gerhard Schröder avaient, pour leur part, inscrit cette proposition dans une volonté de réformes libérales du marché du travail et de la protection sociale. En filigrane, c’est une troisième voie européenne qui s’esquisse dans le domaine économique, à mi-chemin du libéralisme et de l’intervention d’Etat, une ébauche de synthèse entre les grands courants politiques de l’Union. Et puis enfin, c’est sans doute le plus important, les trois plus grandes puissances de l’Union se sont rapprochées, samedi, sur les questions de Défense. Entre Londres, d’un côté, qui ne voulait pas entendre parler de capacités militaires communes qui ne fussent pas intégrées à l’Otan et Paris et Berlin, de l’autre, qui les voulaient autonomes, le fossé semblait infranchissable. Le blocage durait depuis le printemps mais les trois capitales ont trouvé un compromis. Londres accepte que la Constitution comme prévu autorise des pays membres à mettre leurs moyens militaires en commun, que la possibilité d’une Défense européenne autonome soit incluse dans le nouveau traité de l’Union. Paris et Berlin acceptent, elles, que ces forces communes gardent, pour l’instant, un lien de coordination avec l’Otan. Tony Blair vient de faire là, un grand pas vers l’Europe et la raison en est qu’il découvre, après un an de crise irakienne, que la Grande-Bretagne a plus de poids en Europe qu’elle n’en a à Washington. C’est un tournant. Il est capital et, comme toujours dans la construction européenne, c’est une crise qui l’a permis.

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