Rarement élection aura été aussi jouée d’avance. Portée par un sentiment populaire absolument net et créditée d’un bon deux tiers des voix par les sondages, c’est une coalition de deux partis de droite, l’un libéral, l’autre social, qui remportera dimanche les législatives polonaises. Un seul parti de gauche, l’un des héritiers de l’ancien parti communiste, devrait dépasser la barre des 5% nécessaires pour entrer au Parlement où il ne pèsera guère. Les autres élus appartiendront aux formations d’extrême droite. Non seulement la droite va l’emporter en Pologne mais cette élection va proprement enterrer la gauche, pour le temps d’une législature au moins. C’est un fait mais comment le comprendre alors que les traditions de gauche sont fortes dans l’Histoire de ce pays, que le régime communiste y a été enterré par un syndicat ouvrier, Solidarité, que l’écrasante majorité des intellectuels qui avaient inspiré ce syndicat étaient des hommes de gauche et qu’il n’y a pas de différences significatives entre les cultures politiques de la société polonaise et celles des vingt-quatre autres pays de l’Union ? La réponse tient à l’Histoire du post-communisme en Pologne. Quand l’opposition démocratique arrive au pouvoir, en 1989, à la faveur des premières élections libres, les hommes politiques issus de Solidarité décident d’appliquer une « thérapie de choc » économique en privatisant à tout va une industrie entièrement étatique et coupant, d’un coup, la majeure partie des subventions budgétaires. Ils ne le font pas parce qu’ils sont libéraux. Comme beaucoup des gens qui l’entourent, le Premier ministre de l’époque, Tadeusz Mazowiecki, un ancien dissident, est, au contraire, un catholique de gauche. Ils le font, d’une part, parce qu’ils veulent au plus vite rendre irréversible la sortie du communisme et, surtout, parce que personne n’a encore conduit un passage de l’économie administrée à l’économie de marché et que personne ne sait trop comment faire, sauf en passant le gouvernail au marché. Cela marche d’ailleurs. La croissance s’envole. Les investissements affluent. Le pays se transforme à une vitesse foudroyante mais à un tel coût social, au prix d’un tel chômage, que les communistes, rebaptisés sociaux-démocrates et menés par une nouvelle génération, sont bientôt rappelés au pouvoir mais, paradoxalement, ces jeunes fonctionnaires de l’ancien régime sont, eux, d’authentiques libéraux qui poursuivent la même politique, corruption en plus. Résultat : anciens dissidents et anciens communistes sont aujourd’hui confondus dans le même rejet et ce pays traumatisé par la vitesse du changement s’est massivement tourné vers des partis conservateurs, vers une droite qui paraît incarner le souvenir et les valeurs traditionnelles de la Pologne d’avant le communisme. Tout ce qui est à gauche fait horreur mais dans la mesure où il n’y a plus que la droite, il y a une gauche et une droite dans cette droite coalisée qui arrive au pouvoir, un parti nationaliste, catholique et social d’une part, et un parti totalement libéral de l’autre qui entend limiter la pression fiscale à un taux d’imposition unique de 15%. Tout le suspens de dimanche est de savoir qui de ces deux droites, alliées mais antagonistes, arrivera en tête.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.