Ce n’était pas le géant, le Gandhi, le Churchill ou le De Gaulle de la Russie qu’évoquent les hommages qui lui sont rendus. Non. Boris Eltsine n’était qu’un cadre moyen de l’appareil soviétique dont la vie a été transformée en destin lorsque Mikhaïl Gorbatchev, en 1985, à son accession au pouvoir, lui confie les rênes de Moscou. Dans cette place forte qu’est la capitale, le père de la Perestroïka veut alors un homme qui lui doive sa carrière et ne fasse donc pas obstacle à sa volonté de réforme. Boris Eltsine paraît tout trouvé mais cet apparatchik croit que le nouveau Secrétaire-général veut simplement mettre de l’ordre dans la maison. Zélé, il multiplie les coups de main contre les fraudes dans le système de distribution alimentaire et fait tant de vagues précoces, inutiles, superflues, que les conservateurs parviennent à imposer son limogeage à Mikhaïl Gorbatchev. Boris Eltsine ne pardonnera jamais ce lâchage. Ce fut le début d’une haine shakespearienne et quand Boris Eltsine sort de la dépression dans laquelle sa disgrâce l’a plongé, les réformes démocratiques permises par Gorbatchev sont suffisamment avancées pour qu’il puisse se faire élire député de Moscou en 1989. Surfant sur le mécontentement que provoque le chaos suscité par les réformes, il comprend vite qu’il pourrait évincer Mikhaïl Gorbatchev, ce réformiste que le pays ne comprend pas, en se faisant, lui, l’apôtre d’un changement révolutionnaire. Devenu le premier Président élu de la Fédération de Russie, il dénonce une tentative de putsch conservateur en montant sur un char qui ne le menace nullement. Le monde gardera le souvenir de cette image en oubliant que c’est Gorbatchev qui a fait échouer le putsch en refusant de signer sa démission et quatre mois, plus tard, le 8 décembre 1991, Boris Eltsine proclame la dissolution de l’URSS avec les Présidents ukrainien et biélorusse, enfants, comme lui, de l’appareil soviétique. Président d’une Union qui n’existe plus, Mikhaïl Gorbatchev se retire. Boris Eltsine entre au Kremlin et ses jeunes conseillers lancent aussitôt une politique de privatisation massive qui consiste à brader toute la richesse nationale à des hommes de paille en échange de gigantesques pots de vin. Ce fut le plus grand hold-up de l’Histoire. D’immenses fortunes se bâtissent tandis que le pays tombe dans une misère encore plus noire. La presse est libre mais le vol et les règlements de compte sanglants le sont aussi et quand les scandales finissent par l’atteindre, Boris Eltsine, plus alcoolique que jamais, cède la place au chef des services secrets, Vladimir Poutine, qui lui promet en échange une retraite tranquille. En sept ans de présidence Eltsine, les Russes ont si bien identifié l’économie de marché à l’économie mafieuse et la démocratie à la toute puissance de l’argent qu’ils adulent jusqu’aujourd’hui Vladimir Poutine et sa main de fer. Boris Eltsine n’a jamais apporté la liberté à la Russie. Il y a tué l’évolution par une révolution qui a rouvert la voie à la dictature.

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