C’est mémoire contre mémoire, histoire contre histoire. A l’heure où les Arméniens commémorent, aujourd’hui, le centenaire du jour où commença leur génocide – près d’un million et demi de morts - la Turquie célèbrera, pour sa part, un autre centenaire, celui de la victoire qu’elle avait remportée contre les alliés de la Grande guerre dans la longue et sanglante bataille des Dardanelles.

La Turquie, dit-elle, le fera dans un esprit de paix et de réconciliation, en présence des vaincus qu’elle a conviés à cet anniversaire. Ce geste parait beau mais il ne l’est en rien tant il a été clairement conçu pour faire pendant aux commémorations d’un génocide dont la Turquie s’obstine à nier la réalité.

Il y a là une violence morale faite aux Arméniens et à l’histoire mais, si la Turquie refuse d’admettre ce qui fut, si ce mot de « génocide » ne peut pas franchir ses lèvres, si elle reconnaît et déplore des morts mais rien de plus, c’est que cette abomination s’était inscrite dans un histoire longue, celle du démembrement d’un Empire à bout de souffle dès le XIX° et de son effondrement à la fin de la Première guerre mondiale.

Devenus chrétiens aux premiers siècles de l’ère chrétienne, les Arméniens constituaient l’une des plus importantes minorités de l’Empire ottoman depuis qu’ils avaient perdu le grand royaume qui avait été le leur. Non sans raisons, la Sublime Porte les avait longtemps considérés comme la plus fidèle de ses minorités mais tout s’était dégradé lorsque les Tsars s’étaient proclamés protecteurs des Chrétiens d’Orient afin d’étendre leur empire vers les mers chaudes. Un soupçon avait dès lors pesé sur les Arméniens, soudain vus comme une cinquième colonne en puissance. Le soupçon a nourri l’arbitraire puis les exactions, puis de premiers massacres présentés comme la répression d’actions séditieuses.

Les Arméniens n’ont alors plus eu d’autre choix que de publiquement, demander la protection des puissances européennes qui les ont assurés de leur soutien, mais sans jamais rien faire en leur faveur. C’est dans ce contexte de méfiance et de ressentiments que l’Empire finissant et les Jeunes Turcs qui en prenaient la relève dans une débâcle généralisée ont conçu le génocide. Ce ne fut pas, non, massacres contre massacres, comme la Turquie le dit aujourd’hui. Non, ce génocide fut décidé, organisé, planifié dans une volonté d’homogénéité nationale et si la Turquie contemporaine n’a jamais voulu le reconnaître, c’est qu’il lui faudrait alors réécrire son histoire.

Elle le pourrait sans dommages. C’était il y a un siècle et si ce génocide n’a par définition pas d’excuses, il a des explications. La Turquie s’honorerait à dire ce qui fut, mais elle préfère toujours plus s’humilier dans le déni d’un crime que s’humilier dans la relecture d’un temps qui, pourtant, fut à la fois celui de sa défaite et de sa renaissance, du génocide et de son aggiornamento républicain.

Ce crime reste tellement indicible et la plaie si béante que la frontière turco-arménienne est toujours fermée, que l’Arménie dont le nationalisme est à vif a des revendications territoriales sur l’Azerbaïdjan de racines turques et que les braises d’une guerre et d’un crime d’autres temps demeurent incandescentes.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.