Il ne suffit pas de s’indigner. Il faut aussi comprendre pourquoi, comment, les Etats-Unis en sont arrivés à bloquer, vendredi, l’accord auquel était parvenu la totalité des autres membres de l’Organisation mondiale du Commerce sur l’accès des pays les plus pauvres aux médicaments génériques. Ils l’ont fait parce qu’ils ont une vision de l’économie dans laquelle seuls l’entrepreneur et l’entreprise, l’initiative privée, l’économie de marché, peuvent être facteurs de progrès. A leurs yeux, à ceux de 99% des Américains, s’il n’y a pas promesse de bénéfices, d’enrichissement individuel, si le profit n’est pas au rendez-vous de l’investissement humain et financier, il n’y a que sclérose, bureaucratie, stagnation puis régression. Ils croient donc dur comme fer que si la rentabilité des industries pharmaceutiques étaient en quoi que ce soit menacée, il n’y aurait plus de recherches pour améliorer le traitement des maladies connues et trouver de remèdes aux nouvelles, qu’on arriverait au contraire du résultat espéré si des médicaments étaient distribués à leur prix de fabrication, sans que leur prix de vente n’inclue le retour sur investissement, un confortable retour puisque la recherche est aléatoire. D’où leur position de vendredi. Les Américains étaient prêts à accepter, ils l’ont redit ce week-end, que les pays les plus démunis puissent importer des médicaments génériques contre les maladies les plus graves, Sida, malaria ou tuberculeuse. Ils l’acceptaient comme une exception imposée par la gravité de pandémies existantes ou menaçantes, mais ils ne voulaient pas que cette mesure d’urgence ouvre la porte à d’autres dérogations pour des maladies qui, si graves soient-elles, ne menacent pas de décimer des continents entiers. C’est sur le champ d’application de l’accord que la rupture s’est faite et il ne s’agit donc pas de dénoncer l’Amérique comme l’incarnation du mal, comme un pays d’assassins prêts à laisser mourir la terre entière pour défendre leurs dividendes. Il devrait plutôt s’agir d’aller au fond du débat posé, et ouvert, par l’effarant scandale de vendredi, d’en saisir l’occasion pour dire haut et fort que s’il n’y a effectivement pas de progrès économique sans entreprises privées et marché libre, tout ne peut pas relever du profit direct et ne le doit pas. Quand la collectivité humaine, par l’intermédiaire des Etats, investit dans les routes ou l’éducation, dans les infrastructures culturelles ou matérielles, elle en attend un enrichissement indirect, collectif et de long terme. La santé, la lutte contre les maladies les plus graves en tout cas, c’est la même chose. Il ne s’agit pas seulement de solidarité humaine. Il s’agit de défendre le genre humain et d’empêcher des pays, des continents avec le Sida, de plonger dans une désolation porteuse des pires tragédies sociales. Cela relève, comme les routes, l’éducation ou la sécurité, d’un effort collectif fondé sur un besoin collectif et non pas sur une quête d’enrichissement personnel. Personne ne soutiendrait que les armées doivent être privatisées. La lutte contre les grandes épidémies ne devrait pas l’être plus. Elle devrait relever du public, pas du privé. C’est ce débat là qu’il faut ouvrir avec les Américains, que nous devrions, nous Européens ouvrir avec eux, plutôt que de les diaboliser, de ne pas comprendre leur position et de ne savoir donc pas la contrer.

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