C’est le plus mauvais des cas de figure. Ce n’est pas que l’armée, seule force organisée du pays, ait pris le pouvoir en Guinée après la mort, lundi soir, du « général président », Lansana Conté, au pouvoir depuis 24 ans. C’est encore moins qu’une transition constitutionnelle soit assurée, avec un intérim exercé par le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, et l’organisation, sous deux mois, d’un scrutin présidentiel. Dans l’un ou l’autre cas, un espoir de stabilité se serait offert à ce pays d’Afrique occidentale grand comme près de la moitié de la France mais on est dans un entre-deux, confus et formidablement dangereux. Sans le soutien du chef d’état-major et, apparemment, dans une complète improvisation, une partie de l’armée a proclamé, hier matin, la « dissolution du gouvernement et des institutions républicaines », annonçant la mise en place d’un « Conseil consultatif » et justifiant son coup de force par ce qui est, effectivement, la réalité de la Guinée – le « profond désespoir de la population », la « corruption généralisée » et « l’impunité organisée en mode de gouvernement ». Parallèlement, soutenus par la France, l’Onu et l’Union africaine, le président de l’Assemblée et le Premier ministre appelaient au respect de la Constitution, dénonçant un putsch qui ne serait le fait que d’un « minorité de soldats et d’officiers ». L’armée parait divisée. Le pouvoir civil n’a guère d’existence. Un vide pourrait se créer dans ce pays aux sols fertiles et au sous-sol regorgeant de richesses minières, de bauxite et d’uranium notamment, qui risquerait alors de nouvelles convulsions après avoir enchaîné deux quarts de siècle épouvantables, l’impéritie sanglante de Lansana Conté et les années de terreur de son prédécesseur, Ahmed Sékou Touré, père de l’indépendance et dictateur paranoïaque, faux socialiste et vrai boucher. Le pire n’est pas certain mais fruit des découpages coloniaux comme tant d’autres Etats africains, la Guinée pourrait connaître, en plus, si ce vide politique se prolongeait, des déchirements ethniques entre ses huit millions d’habitants. Sous Lansana Conté, c’est la minorité côtière à laquelle il appartenait, les Soussou, 10% de la population, qui régnait en maître. Des ressentiments se sont accumulés. Trois fois plus nombreux qu’eux et durement persécutés sous Sékou Touré, les Peuls des plateaux pourraient vouloir faire, aujourd’hui, reconnaître leur poids tandis que les Malinkés, au Sud, aussi nombreux que les Peuls, se souviennent qu’ils étaient aux commandes sous Sékou Touré et pourraient prétendre les reprendre. A défaut de vraies forces politiques que le colonialisme et cinquante ans de dictatures successives ont empêché de s’organiser, ce sont les ethnies qui comptent, des peuples qui, plus grave encore, sont à cheval sur les frontières des pays limitrophes, l’autre Guinée, la Guinée Bissau, la Côte d’Ivoire, la Sierra Leone, le Mali ou le Sénégal. C’est toute l’Afrique occidentale qui est minée par les éparpillements ethniques et, si la Guinée ne sait pas organiser sa transition, toute cette région en sera fragilisée.

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