Staline était mort depuis trois ans. Dès sa disparition, ses successeurs et anciens collaborateurs avaient réhabilité des condamnés, pris des mesures d’amnistie et dénoncé l’arbitraire du « petit père des peuples » dans le huit clos de leurs conversations avec les autres dirigeants du bloc soviétique. Quelque chose couvait depuis trois ans mais lorsque le nouveau patron de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, se lève, aux dernières heures du XX ième congrès du parti soviétique, et commence à accuser Staline de crimes tous plus abominables les uns que les autres, un monde s’écroule dans cette nuit du 24 au 25 février 1956. Tout y passe, les procès truqués et les exécutions sans procès, les déportations de peuples entiers, la décimation des rangs communistes et la mégalomanie d’un homme qui avait été le Pape et César, un Dieu vivant, pour des dizaines de millions de communistes à travers le monde. A l’extérieur de l’URSS, Trotski, Victor Serge, André Gide, tant d’autres, avaient dénoncé tout cela depuis longtemps, mais, là, en URSS, à Moscou, dans cette salle, égrainés et officialisés par le Premier secrétaire du parti, ces faits terrassent l’assistance. Des délégués sont pris de malaises. Certains pleurent et quand une voix anonyme déchire le silence et lance « mais pourquoi n’avez-vous rien dit ? N’avez-vous rien fait ? », Khrouchtchev s’arrête. « Qui parle ? », demande-t-il. Silence. « Qui vient de poser cette question ? », insiste-t-il. Silence… Long silence et Khrouchtchev reprend : « Eh bien, vous voyez, dans ce silence, il y a la réponse à la question ». Même au moment où ses crimes étaient officiellement dénoncés, la peur qu’avait instaurée Staline régnait encore et fermait les bouches. Elle allait les fermer longtemps encore mais ce rapport secret, bientôt connu dans le monde entier grâce à des fuites organisées par l’entourage de Khrouchtchev lui-même, sonna le début de la fin du communisme. En URSS, c’est le dégel. Les premiers romans de Soljenitsyne sont publiés en revue. Un espoir naît. Une génération se forme, les « soixantards », celle qui fera, trente ans plus tard, la Perestroïka mais ce premier vent de liberté est déjà si fort, beaucoup trop fort aux yeux de l’appareil, que Khrouchtchev est contraint à la démission en 1964. Le parti fait machine arrière, n’en revient pas à la terreur mais referme les vannes, bloque tout de crainte que tout le système ne s’écroule et quand vient Mikhaïl Gorbatchev, il est trop tard. Ses réformes, les premières élections libres et la liberté de la presse conduisent à l’éclatement de l’empire puis de l’URSS elle-même. L’appareil communiste ne voulait plus de la terreur qui le terrifiait lui-même mais, sans peur, le communisme n’avait plus de ciment, d’autant moins de muscles que le rapport Khrouchtchev avait, entre temps, mis en mouvements les pays satellites, Hongrie et Pologne dès 1956, Tchécoslovaquie en 1968 et conduit la Chine à rompre avec l’URSS que Mao jugea, dès lors, trop libérale. Sous Staline, Khrouchtchev avait eu sa part de crimes et pas seulement celui de s’être tu. Il avait été stalinien du premier cercle. Il a écrasé la Hongrie après avoir dénoncé Staline mais il fut l’homme du rapport – celui qui s’est levé.

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