Ce n’est qu’un symbole, bien sûr, mais il est parlant. Après deux opérations aux Etats-Unis et une longue convalescence dans son palais du Maroc, après un éloignement durant lequel les scènes politiques maghrébine et proche-orientale ont été totalement bouleversées, c’est en chaise roulante que le souverain saoudien, 86 ans, est revenu hier dans son royaume. Descendu d’avion sur ses propres jambes, il a vite dû renoncer à marcher tant ses forces le trahissent et tout l’accable. A l’ouest de son royaume, de l’autre côté de la Mer Rouge, l’Egypte a changé de mains et vogue vers la démocratie. Au sud, le Yémen est en plein chaos avec, face-à-face, un président qui ne veut pas céder la place et des manifestants qui ne renoncent pas à obtenir son départ. A l’est, surtout, le petit royaume de Bahreïn, population chiite mais famille régnante et armée sunnites, réclame l’établissement d’une monarchie constitutionnelle qui a de bonnes chances de s’imposer tant les manifestations y sont déterminées. Jour après jour, cette monarchie absolue qu’est l’Arabie saoudite, premier et richissime exportateur mondial de pétrole, voit s’écrouler un statu-quo régional dont elle était à la fois le bénéficiaire et le financier et il y a là quelque chose de particulièrement amer pour le roi Abdallah, monarque en titre depuis six ans mais régent depuis 1995. Sans en avoir prévu l’ampleur et la soudaineté, ce monarque avait en effet eu, depuis longtemps, l’intuition que le temps des changements arrivait. A l’intérieur, il avait tenté de desserrer l’emprise de l’establishment religieux sur la société afin de répondre à l’impatience d’une jeunesse trop américanisée pour continuer à admettre que les femmes n’aient aucun droit et qu’aucune liberté, pas plus individuelle que politique, ne soit tolérée. A l’extérieur, il avait à la fois offert la paix à Israël en échange de la création d’un Etat palestinien afin de contrer l’Iran et pris de prudentes mais claires distances vis-à-vis des Etats-Unis afin de moins apparaître comme leur vassal et de s’affirmer en chef d’Etat indépendant. Ce roi avait voulu prévenir une révolution en introduisant des évolutions mais les religieux n’avaient rien voulu abandonner de leur archaïsme, Israël avait ignoré ses offres de compromis et les Etats-Unis de Georges Bush n’en avaient fait qu’à leur tête en se lançant, malgré lui, dans l’aventure irakienne. Alors aujourd’hui, alors que ses craintes se réalisent bien au-delà de tout ce qu’il avait imaginé, que lui reste-t-il pour sauver le pouvoir de sa famille, celle des Saoud, propriétaire de ce si riche royaume ? Il lui reste l’argent dans lequel il a immédiatement puisé pour débloquer 35 milliards de dollars d’aides sociales. Il lui reste la popularité personnelle que lui a value sa sagesse. Il lui reste l’absence de toute opposition organisée mais il est vieux et ses successeurs en ligne le sont tout autant alors que les Saoudiens sont jeunes, comme toutes les populations de la région. La monarchie saoudite n’est pas immédiatement menacée mais, plus le printemps arabe se développera, plus il lui sera difficile de négocier les tournants qui, désormais, s’imposent à elle.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.