Il se peut que la barbarie l’emporte. On craint, évidemment, d’y aider en le disant. On déteste le dire mais la lucidité oblige à constater, ce matin, qu’il n’est plus totalement impossible qu’à force de tueries et de bombes, l’assassin de Damas puisse finir par passer la vague et gagner la bataille.

C’est ce qui se joue en ce moment même à Homs car ce n’est pas pour la faire tomber que Bachar al-Assad pilonne et martyrise cette ville depuis trois semaines aujourd’hui. Pour la prendre, il n’aurait qu’à donner l’ordre à ses chars d’y entrer puisqu’il n’y a, pour la défendre, que des survivants hagards et de jeunes soldats passés à l’insurrection avec leurs fusils et leur courage mais sans armes lourdes. On le disait la semaine dernière, si ce régime s’acharne sur Homs dans des bombardements qui ont redoublé de violence hier, c’est pour montrer à toutes les villes de Syrie ce qui les attendrait si elles redescendaient dans les rues. Ce pilonnage est un message et, si Damas où l’on avait manifesté samedi dernier ne se soulève pas, si l’insurrection ne reprend pas très vite force dans assez de régions pour que le pouvoir ne puisse plus y faire face, Bachar al-Assad, oui, hélas, aura gagné. Cela devient une hypothèse qui n’est plus à exclure mais que pourrait-il faire, alors, de sa victoire ?

Le scénario est connu d’avance. Tandis qu’il traquerait et tuerait ceux qui ont osé le défier, il annoncerait des réformes qui ne changeraient rien. Il tenterait de se redonner une légitimité mais ses caisses sont vides, la haine de son peuple est totale et les sanctions économiques que la Ligue arabe, l’Union européenne et les Etats-Unis ont prises contre lui ne lui laisseraient pour soutiens que l’Iran, la Chine et la Russie. Ce n’est pas rien. Cela compte et beaucoup mais le régime iranien est affaibli, la Chine et la Russie sont lointaines et l’assassin de Damas aurait encore plus de mal à rebâtir la Syrie qu’à faire oublier ses crimes.

Il peut, autrement dit, gagner une bataille, se donner un répit, mais vraiment l’emporter, sur le long terme, non. Il ne le pourrait pas parce qu’une page s’est tournée dans le monde arabe, que les peuples de la Méditerranée musulmane veulent la liberté, qu’ils ont aussi bien répudié les dictatures que l’impasse djihadiste, qu’ils se cherchent un avenir démocratique et que la bataille syrienne fait émerger une nouvelle alliance trilatérale, improbable mais puissante.

Les riches monarchies pétrolières veulent accompagner ce mouvement pour le canaliser, assurer leur propre pérennité et isoler leur ennemi iranien. Américains et Européens soutiennent le printemps arabe parce qu’ils ne voient plus d’avenir aux dictatures, tablent sur la démocratisation de ces pays pour resserrer leurs liens avec eux et jouent, eux aussi, l’isolement de l’Iran et des derniers réseaux djihadistes. La Turquie, enfin, nouvelle puissance émergente et ancienne puissance coloniale du monde arabe, entreprend d’en redevenir un chef de file en lui proposant son modèle « islamo-conservateur », sa synthèse entre le traditionalisme, la démocratie, le libéralisme économique et l’ancrage à l’Occident. L’un dans l’autre, c’est cette alliance en devenir qui se retrouve aujourd’hui à Tunis pour tenter d’aider les Syriens, sans la Chine et la Russie.

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