C’est le fondateur de ce Forum économique mondial, Klaus Schwab, qui le dit. « Nous avons été victimes d’une euphorie coupable », déclarait-il, hier, au grand quotidien suisse Le Temps. « Nous », c’est bien évidemment les habitués de Davos, les décideurs, grands patrons du monde, banquiers, hauts-fonctionnaires de la Banque mondiale et du FMI - tous ces hommes qui ont si longtemps cru, explique Klaus Schwab, que la fin de l’Union soviétique « ouvrait automatiquement une phase de prospérité qui profiterait rapidement au plus grand nombre ». Ils l’ont cru car ils croyaient, vraiment, profondément, qu’il suffisait de rendre une pleine liberté à l’entreprise, de la débarrasser de ses « carcans administratifs », de déréguler et de supprimer les droits de douane, de réduire, en un mot, le rôle de l’Etat, pour que le marché étende au monde ses bienfaits. Tout n’est pas faux dans les idées libérales mais que s’est-il passé ? En URSS, le communisme a laissé la place à un nouveau Far West, au triomphe de la jungle, et tandis que s’accumulaient d’invraisemblables fortunes le niveau de vie russe a plongé, plus bas encore que sous le communisme. Dans les pays riches, la sacralisation de l’entrepreneur a fait des grands PDG de nouveaux papes, infaillibles par définition, échappant, donc, à tout contre-pouvoir et faisant bientôt plonger des empires industriels dans les scandales et la déconfiture. Ce ne fut pas leur cas à tous, bien sûr, loin de là même, mais il y eut suffisamment d’affaires, de naufrages, pour que la confiance soit ébranlée, que les Bourses en souffrent, pour qu’on redécouvre surtout que les règles, et les contrôles, ont leur utilité. Ce n’est pas tout. Le pire est arrivé le 11 septembre 2001, lorsque ces tours du World Trade Center, du Centre du commerce mondial, se sont écroulées comme des châteaux de sable. Ce jour-là, c’est le mythe de la libéralisation heureuse, du bonheur par le marché qui a été foudroyé, rattrapé par les réalités d’un monde qui n’a pas été pacifié par l’écroulement soviétique, qui a, bien au contraire, retrouvé tous les conflits, nationaux, sociaux, religieux que la Guerre froide avait fait oublier. Cette année, Davos se réunit sur fond de bruit de bottes. Ce n’est évidemment plus l’euphorie mais il y a un autre changement, plus rassurant celui-là. En dix ans, une nouvelle contestation a émergé, symbolisée par le Forum social de Porto Allegre, l’autre Forum mondial. C’est une nouvelle gauche qui se cherche, à l’échelle mondiale. Sa grand figure en est Lula, l’ancien syndicaliste devenu Président du Brésil et Lula participera, cette année, aux deux forums car Porto Allegre ne remet en cause ni la mondialisation ni l’économie de marché mais en réclame la régulation. C’est le débat qui monte, le nouveau besoin d’Etat, la régulation du marché, sa moralisation, la nécessité de lui imposer parfois d’autres lois que celles du profit. Ce débat s’amorce. Ce sera celui du siècle et c’est l’Europe qui le porte, l’Europe et son économie sociale de marché, l’Europe qui, ces jours-ci, n’est pas exactement en bons termes avec l’Amérique.

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