Transition ou table rase, le débat reste pacifique mais il fait rage en Tunisie. Importante, pas forcément majoritaire mais de loin la plus active, toute une partie du pays n’admet pas et le scande sur tous les tons dans des manifestations quotidiennes que des hommes de l’ancien régime puissent siéger au gouvernement mis en place après la fuite du président déchu. Cela choque d’autant plus que si ces ministres ne sont que 8 sur 24, ils occupent des postes aussi importants que la présidence du Conseil, l’Intérieur, la Défense, les Finances ou les Affaires étrangères, tous les postes clés en un mot, alors que les partis d’opposition se contentent de ministères secondaires. « Dehors ! », « Dehors ! », scandent donc les manifestants de Tunis auxquels s’est jointe depuis hier une « caravane de la libération », un cortège monté du centre ouest, pauvre et rural, la région déshéritée où cette révolution était née. La volonté de sortir les sortants est forte mais, à l’indignation des uns, répond le réalisme des autres qui défendent cette cohabitation entre ancien et nouveau régimes. Il y a, disent-ils en substance, une économie à faire redémarrer avant que le pays ne plonge dans la ruine, un ordre à assurer, des investisseurs étrangers à rassurer et le fait est que nos partis, après avoir été si longtemps tenus à l’écart du pouvoir, n’ont pas les hommes capables de le faire. Nous utilisons, expliquent-ils, des caciques de l’ancien régime mais, outre que ceux qui siègent au gouvernement n’ont pas été plus directement mêlés à la répression qu’à la corruption organisée par la famille Ben Ali, ils n’ont plus de relais politiques maintenant que l’ancien parti unique s’écroule chaque jour un peu plus et ne peuvent donc plus constituer une menace. Ce débat n’est pas neuf. De même qu’il partage les Tunisiens, il avait déchiré l’Espagne à la mort de Franco lorsque les uns voulaient immédiatement balayer tous les restes du fascisme alors que les autres, ceux qui l’ont emporté, prônaient d’attendre sa chute finale qui allait venir des élections. Dans la Pologne du printemps 1989, les uns voulaient, séance tenante, chasser les communistes aux abois alors que d’autres ont, au contraire, négocié avec eux un compromis aux termes duquel il y aurait des élections libres en échange d’un partage du pouvoir qui n’a pas tenu bien longtemps tant le vote pour la démocratie fut massif. On retrouve en Tunisie les arguments qui s’échangeaient en Espagne et en Pologne. C’est le besoin d’une continuité de l’Etat, la peur de la violence et la confiance dans la force de l’aspiration démocratique contre la peur des sortants, même à terre, et un irrépressible désir de les voir payer leurs crimes ou disparaître, au moins, là, maintenant, tout de suite, du paysage. Si peu nombreuses que soient les manifestations elles reflètent un sentiment profond mais dans les bureaux, dans beaucoup d’usines et dans de très larges couches de la population la crainte de l’anarchie et d’une faillite économique est tout aussi forte que l’allégresse de la liberté. Le débat n’est pas tranché, mais il pourrait vite l’être, dans les faits, si la grève à laquelle appellent aujourd’hui les syndicats d’instituteurs est un succès et s’étend à d’autres branches.

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