Les Etats-Unis sont étranges. Derrière leur volonté d’aller, à tout prix, renverser Saddam Hussein, il y avait une ambition stratégique. Elle n’était pas de faire main basse sur le pétrole irakien, moins encore de conquérir un pays comme à l’époque des empires coloniaux. Plus sophistiqués qu’on ne le croit, les piliers de l’équipe Bush voulaient, disaient-ils, créer une « contagion démocratique » au Proche-Orient, installer en Irak un régime assez respectueux des minorités nationales et soucieux de redistribuer la richesse pétrolière pour constituer un contre-exemple au cœur du monde arabe et y ébranler, par là, les dictatures corrompues sur l’injustice desquelles fleurissent le fanatisme et le terrorisme. Il s’agissait, dans leur esprit, d’aller attaquer le mal à la racine et c’est avec lyrisme qu’ils décrivaient, en privé, le cercle vertueux qu’ouvrirait la chute de Saddam, la démocratie triomphante en Iran, la marginalisation de la monarchie saoudienne, l’affirmation des classes moyennes proche-orientales et la paix qui s’imposerait, alors, entre Israéliens et Palestiniens. Aucune mise en garde, on l’a vu, ne troublait leur vision mais, au moins, pouvait-on penser que Georges Bush et ses hommes ne lésineraient pas sur les moyens, qu’ils étaient assez conscients de la difficulté de l’entreprise pour y consacrer les budgets nécessaires, payer les salaires des fonctionnaires, remettre en route les services publics, rouvrir écoles, facultés et hôpitaux. Avec un budget d’aide conséquent et des propositions politiques claires, peut-être cette stratégie avait-elle une petite chance de réussir mais la réalité passe, aujourd’hui, l’inquiétude des plus pessimistes. Ce n’est pas seulement que les Etats-Unis n’avaient rien prévu pour empêcher, limiter au moins, les pillages et le chaos qui allaient obligatoirement suivre la chute de Saddam. Ce n’est pas seulement que les Irakiens ont ainsi troqué la terreur policière contre l’insécurité générale et que cela dure, et s’aggrave, depuis maintenant plus de deux mois. C’est aussi, c’est surtout, que les administrateurs américains n’ont pas un sou pour faire face aux besoins les plus criants de la population, pas un dollar pour payer des policiers, qu’ils n’avaient pas de quoi, jusqu’à hier, payer les soldes de l’armée irakienne, des soldes sur lesquelles vivaient des centaines de milliers de familles et que les soldats irakiens n’ont été jusqu’à hier rendus au civil, précipités dans la misère, le crime et le désir de vengeance. Tout se passe comme si les Etats-Unis avaient vraiment cru que le pétrole irakien suffirait à financer la transition dont ils ont pris la responsabilité et le résultat, colère sociale et anarchie, est tel que les Américains ne trouvent pas de forces politiques disposées à les appuyer. Loin d’ouvrir la voie à des élections et à la mise en place d’un gouvernement irakien, les Américains s’installent dans une occupation de plus en plus impopulaire, perdent de plus en plus d’hommes, et les seuls à bénéficier de cette situation sont les islamistes et les voleurs. Etrange Amérique ! Il lui faudrait, d’urgence, repenser sa politique irakienne mais rien n’indique qu’elle en prenne le chemin.

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