Le ton monte entre Paris et Ankara ; mais si la France a des raisons de pointer du doigt l’aventurisme de la Turquie, Paris a aussi un jeu ambigu en Libye, qui mériterait clarification.

Emmanuel Macron a reçu les deux protagonistes de la guerre civile libyenne, le premier ministre libyen Fayez Sarraj (à g.), et le chef de guerre Khalifa Haftar à Paris, le 25 juillet 2017, quelques semaines après son arrivée à l’Elysée.
Emmanuel Macron a reçu les deux protagonistes de la guerre civile libyenne, le premier ministre libyen Fayez Sarraj (à g.), et le chef de guerre Khalifa Haftar à Paris, le 25 juillet 2017, quelques semaines après son arrivée à l’Elysée. © AFP / JACQUES DEMARTHON / AFP

Lundi soir, Emmanuel Macron lançait sa plus forte attaque contre la Turquie, accusée de mener un « jeu dangereux » en Libye. Hier, Ankara lui a rendu la pareille, en affirmant que c’est Paris qui menait un « jeu dangereux », et en lançant une campagne contre la France.

Comme les poupées russes, cette crise est à plusieurs dimensions, et dépasse de loin le seul cadre de la Libye. Et il est possible que la France se soit enferrée dans un piège qu’elle a elle-même contribué à créer.

Tentons de démêler l’écheveau : la France reproche à la Turquie son intervention militaire en Libye, au profit du gouvernement de Tripoli, qui lui a permis de repousser l’offensive du maréchal Khalifa Haftar. Paris accuse Ankara de violer l’embargo sur les armes à la Libye, ce qui est incontestable, et à l’origine de l’incident naval entre une frégate française et des navires turcs qui escortaient un cargo tanzanien livrant du matériel militaire à Tripoli.

Mais l’histoire est aussi un peu plus complexe. La France n’est pas un gendarme neutre qui s’efforcerait de faire respecter le droit international ; elle est aussi partie prenante de l’équation libyenne.

La France a adopté une posture des plus ambigües. Elle soutient officiellement le gouvernement légal de Tripoli et encourage les efforts de médiation des Nations Unies ; mais elle a des liens plus qu’évidents avec Haftar, y compris militaires, au moins par le passé, comme en attestent des traces laissées ici ou là, en Libye ou même en Tunisie voisine.

La Turquie a donc quelques arguments pour contre-attaquer aux critiques de plus en plus fortes de la France, en faisant valoir qu’elle est, elle aussi, engagée dans le conflit, même de manière moins visible. Et, surtout, elle est discrète sur les violations de l’embargo commises par l’« autre côté », les soutiens d’Haftar : les Émirats arabes unis, l’Égypte, et la Russie.

De fait, la France a tenté de mener un jeu un peu trop subtil, en tentant d’un côté sa propre médiation dès 2017, tout en encourageant sans le dire les manœuvres militaires d’Haftar. L’irruption de la Turquie avec de gros moyens a changé la donne, aux dépens de la stratégie française.

La France, comme la Turquie, a une ambition méditerranéenne et c’est légitime. Mais elle a aussi des alliances de fait, avec les Émirats arabes unis et l’Égypte, deux clients de l’industrie d’armements française ; deux pays, surtout, qui sont particulièrement hostiles aux Frères musulmans, donc à la Turquie d’Erdogan et ses « amis », dont le gouvernement de Tripoli.

Mais Haftar, l’homme qui devait barrer la route aux Frères musulmans, a des alliés salafistes, laisse sur son passage des charniers, et ne se révèle pas aussi fort que prévu. 

En faisant monter la pression sur la Turquie, Paris met le doigt sur les contradictions de l’OTAN qui tolère l’aventurisme de l’un de ses membres ; mais prend le risque de prendre en retour l’hostilité d’Ankara qui a trop engagé dans cette affaire libyenne pour s’arrêter.

La France ne peut se contenter de pointer du doigt la Turquie et ses ambitions ; elle devrait aussi clarifier sa propre position.

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