Les grands tournants sont rarement brusques. D’abord imperceptibles, de petits signaux les annoncent, des évolutions les préparent, et c’est, peut-être, ce qui se passe en ce moment à Cuba et en Turquie. En avril dernier, le plus haut dignitaire de l’église cubaine, le cardinal Ortega, avait surpris en déclarant que son pays était dans une « situation très difficile », que les avis divergeaient sur les moyens de l’en sortir mais qu’un « consensus national » s’était formé sur le fait que les changements devaient, désormais, être « rapides ». Jamais le cardinal Ortega ne s’était autant aventuré sur le terrain politique. Sa déclaration pouvait se lire comme une critique du nouveau président cubain, Raul Castro, le frère de Fidel auquel il a succédé il y a deux ans, et dont les velléités de réformes sont restées extrêmement timides. Elle pouvait, au contraire, s’interpréter comme un appui de l’église à un homme qui paraît conscient de la nécessité de faire bouger les choses mais reste loin d’y parvenir. Ce n’était pas clair mais, mercredi, le cardinal a été reçu par Raul Castro, durant plus de quatre heures. Il est sorti très confiant de cette audience, parlant d’une « reconnaissance du rôle de l’église » et d’un « dépassement des griefs passés permettant d’emprunter un nouveau chemin ». Le cardinal avait obtenu un geste sur les détenus politiques qui s’est concrétisé ce week-end lorsque l’église a fait savoir à un opposant en grève de la faim que les prisonniers de conscience seraient transférés dans des prisons de leur région afin que leurs familles puissent leur rendre plus facilement visite et que tous ceux qui sont souffrants, une trentaine sur quelques deux cents, pourraient être hospitalisés. Non seulement Raul Castro vient de faire une concession de taille à la dissidence qui ne pourra qu’en être encouragée mais il a bel et bien promu, là, l’église au rang d’interlocuteur du pouvoir et d’intermédiaire avec l’opposition. Si cette dynamique se confirmait Cuba pourrait, alors, entrer dans un pluralisme de fait, très comparable à celui que la Pologne avait connu dans les années 70, avant la création de Solidarité. Affaire à suivre, donc, à la loupe, tout comme ce qui vient de se produire en Turquie. Là-bas, deux grandes forces dominent l’échiquier politique. Au pouvoir, les anciens islamistes de l’AKP sont devenus un parti conservateur, religieux et traditionaliste, mais bon gestionnaire, démocrate, respectueux de la laïcité et pro-européen. L’AKP a su ajouter à sa base populaire le soutien du patronat et d’une partie des classes moyennes alors que le CHP, la formation créée par Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne, n’a cessé de reculer parce qu’elle s’opposait aux réformes demandées par l'Europe au motif qu’elles allaient amoindrir le rôle de l’armée, gardienne de la laïcité. Le CHP avait abandonné sa place de parti de la modernité à l’AKP mais il a profondément renouvelé, hier, sa direction, s’est ouvert à des pro-européens et remis, ainsi, en position de s’opposer aux anciens islamistes en leur reprenant ses électeurs. La Turquie est peut-être en tain d’évoluer vers un bipartisme -droite, gauche- qui ferait plus que jamais d’elle un modèle dans le monde musulman.

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